Tribune · 6 mai 2026

La souveraineté numérique n’est plus un luxe

Doctrine

Plus de 80 % des données critiques de l’État français sont aujourd’hui hébergées par des acteurs étrangers. Ce chiffre, qui devrait suffire à faire trembler n’importe quel chef d’État conscient des réalités, est devenu si banal qu’on l’évoque presque avec lassitude. Microsoft, Amazon, Google, Oracle, Salesforce — quatre noms américains et un européen pour héberger les ministères, les hôpitaux publics, les universités, les administrations territoriales, et même certains pans de la défense française. Cette dépendance, construite par accumulation de décisions techniques sans plan global, n’est pas le résultat d’un complot ou d’une trahison. Elle est le résultat de trois décennies de pragmatisme commercial mal compris : à chaque appel d’offres, le moins-disant l’a emporté, les solutions américaines étaient les plus matures, le « cloud souverain » paraissait une lubie. Aujourd’hui, le pragmatisme nous demande l’inverse : reprendre la main, méthodiquement, périmètre par périmètre, sans précipitation mais sans complaisance.

Coalition Nationale propose une doctrine claire : la souveraineté numérique n’est pas l’autarcie, c’est la capacité de choisir. Et pour pouvoir choisir, il faut disposer d’alternatives.

Ce que le débat français a longtemps refusé de voir

Pendant vingt ans, les responsables publics français ont opposé deux arguments à ceux qui plaidaient pour une infrastructure numérique souveraine. Le premier : « les solutions GAFAM sont meilleures, plus matures, mieux intégrées ». Le second : « construire une alternative coûterait trop cher ». Ces deux arguments étaient partiellement vrais à un instant donné. Ils sont devenus dangereusement faux dans la durée.

Premier renversement : les solutions GAFAM, en 2026, ne sont plus systématiquement supérieures. L’écosystème européen et français a mûri. OVHcloud héberge désormais 1,6 million de clients, dispose de datacenters certifiés SecNumCloud, et propose des services de cloud public comparables aux acteurs américains pour la majorité des cas d’usage. Scaleway, IONOS, Outscale, NumSpot couvrent des périmètres techniques précis avec des certifications adaptées aux besoins régaliens. La maturité n’est pas équivalente sur tous les services — l’IA générative entreprise reste dominée par OpenAI et Anthropic — mais elle l’est sur l’essentiel : stockage, calcul, bases de données, applications métiers.

Deuxième renversement : le coût de la dépendance dépasse désormais le coût de l’indépendance. La France paie chaque année plus de 4 milliards € à des fournisseurs cloud étrangers, sans levier de négociation faute d’alternative crédible. Les hausses de tarifs annuelles (15 à 30 % sur certains services Microsoft) sont absorbées sans discussion. Et ce coût ne mesure que la facture directe — il ne dit rien du coût juridictionnel : depuis 2018, le CLOUD Act américain permet à l’administration américaine d’exiger l’accès aux données stockées par des entreprises américaines, où qu’elles se trouvent dans le monde, indépendamment des règles de protection française et européenne.

Concrètement, la France a une partie de sa souveraineté qui dépend d’une décision politique américaine, votée par un Congrès élu par d’autres citoyens, dans un contexte géopolitique sur lequel elle n’a aucune prise. Cette situation n’est pas durable.

La doctrine PP7 — quatre périmètres prioritaires, calendrier ferme

Coalition Nationale propose une transition graduée sur cinq ans, organisée par périmètres prioritaires. Pas l’autarcie. Pas la rupture brutale. Une réorganisation patiente où chaque calendrier est public et chaque dépassement audité.

Périmètre 1, priorité absolue — Données régaliennes : justice, défense, intérieur, fiscalité, état civil, santé. Migration vers cloud souverain certifié SecNumCloud terminée fin 2030. Refus contractuel de toute clause de juridiction étrangère après cette date.

Périmètre 2 — Données critiques sectorielles : éducation nationale, secteur hospitalier public, recherche universitaire stratégique, opérateurs d’importance vitale. Migration progressive vers cloud souverain ou cloud de confiance européen (norme EUCS) entre 2031 et 2034.

Périmètre 3 — Logiciels métiers de l’administration : remplacement progressif par solutions libres ou européennes lorsque l’équivalent fonctionnel existe. Investissement public coordonné (400 M€ sur 5 ans) dans le développement des logiciels libres : LibreOffice, Nextcloud, Matomo, Element pour la messagerie, BlueMind pour la collaboration.

Périmètre 4 — Infrastructures réseau : maintien et extension de la fibre française, refus du déploiement de matériels d’origines géopolitiquement risquées sur les infrastructures critiques (extension de la doctrine 5G de 2019 aux générations futures), soutien aux fabricants européens (Nokia, Ericsson) via la commande publique.

Création d’une Délégation Interministérielle à la Souveraineté Numérique (DISN), rattachée directement au Premier ministre, pour piloter le calendrier, auditer chaque ministère, certifier les fournisseurs souverains éligibles, et publier un rapport public annuel.

Le panel international en filigrane

Quatre cas étrangers nourrissent la doctrine sans la déterminer. L’Allemagne opère depuis 2020 le Bundescloud, infrastructure publique fédérale hébergée chez T-Systems et IONOS, avec garanties juridiques fortes. La leçon allemande : construire une alternative publique structurée prend cinq à sept ans, mais le résultat est durable. L’Estonie opère depuis 2002 son infrastructure entièrement souveraine — la souveraineté précoce coûte moins cher que la souveraineté tardive. L’Inde a développé son propre cloud (NIC Cloud) et ses protocoles d’identité (Aadhaar) — la souveraineté numérique est un projet politique de long terme, pas un dispositif technique ponctuel. La Chine a opté pour la rupture totale avec les GAFAM, modèle ambivalent dont la France retient la faisabilité technique mais refuse explicitement le contrôle politique sur l’information.

Aucun de ces modèles n’est transposable tel quel. Tous démontrent qu’une politique structurée, sur sept à dix ans, avec un budget significatif et une gouvernance claire, produit une situation transformée.

Coût budgétaire et dividende stratégique

Le coût budgétaire net du programme Coalition Nationale est de 4 milliards € sur 5 ans, soit 800 millions € par an — répartis entre infrastructure cloud (50 %), migration applicative et formation (30 %), logiciel libre et investissement européen (15 %), gouvernance DISN (5 %). Cet effort est temporaire : la migration coûte plus cher pendant 18 mois (transition + double exploitation), mais à régime de croisière, les contrats cloud souverains devraient être inférieurs de 15 à 25 % aux contrats GAFAM actuels, parce que la concurrence européenne croissante fait baisser les marges et parce que l’État obtient des conditions de volume qu’il ne peut négocier aujourd’hui faute d’alternative crédible.

Mais le vrai dividende est stratégique. La souveraineté numérique change la nature des conversations diplomatiques, des négociations commerciales, des arbitrages judiciaires. Un État qui maîtrise ses propres infrastructures parle d’une voix différente. La France peut négocier différemment avec Washington, avec Bruxelles, avec Pékin, dès lors qu’elle ne dépend plus pour ses fonctions régaliennes des fournisseurs de l’un de ces blocs.

Une doctrine défendable politiquement

Coalition Nationale ne propose pas une posture identitaire. La doctrine PP7 est explicitement non-protectionniste : tout fournisseur, y compris étranger, qui établit son infrastructure et sa juridiction en France ou en Europe est éligible. Microsoft Azure peut continuer à servir l’administration française si Microsoft France obtient une certification SecNumCloud autonome juridiquement de Microsoft Corp aux États-Unis. La condition n’est pas l’origine, c’est la juridiction. Cette précision compte : elle rend la doctrine compatible avec le commerce international, avec les règles européennes de la concurrence, et avec les règles bilatérales France-États-Unis. Elle se distingue ainsi du repli identitaire et du protectionnisme aveugle.

La France Insoumise propose la nationalisation totale du numérique public — réponse maximaliste qui sous-estime la complexité technique des chaînes de valeur. La France Humaniste reconnaît l’enjeu mais reste à un niveau de discours sans calendrier précis. Le Rassemblement National agite la souveraineté numérique comme thème sans plan technique. Le « cloud de confiance » macroniste accepte les solutions GAFAM sous licence européenne — ce qui ne règle pas le risque CLOUD Act américain. La doctrine PP7 va plus loin sur la souveraineté juridictionnelle, sans rompre avec les standards techniques internationaux. Elle s’inscrit pragmatiquement dans le réel.

Cinq affirmations à retenir

1. Plus de 80 % des données critiques de l’État français sont aujourd’hui hébergées par des acteurs sous juridiction étrangère — situation construite par accumulation, pas par décision. 2. Le débat français a longtemps refusé deux évidences : les solutions souveraines sont devenues techniquement matures, et le coût de la dépendance dépasse désormais le coût de l’indépendance. 3. La doctrine PP7 organise une transition graduée par périmètres prioritaires (régalien, sectoriel, logiciel métier, infrastructures réseau), sur cinq ans, sous pilotage d’une Délégation Interministérielle à la Souveraineté Numérique. 4. Quatre panels internationaux (Allemagne Bundescloud, Estonie souveraineté précoce, Inde Atmanirbhar Bharat, Chine rupture totale corrigée) démontrent qu’une politique structurée et durable produit la transformation attendue. 5. Coût budgétaire net 4 Mds € sur 5 ans (800 M€/an) — investissement compensé à régime par baisse de 15-25 % des coûts cloud annuels et par diminution radicale du risque juridictionnel.

Coalition Nationale — coalition-nationale.fr Tribune doctrinale, session 15 — 6 mai 2026

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