Je voudrais qu’on s’arrête deux minutes sur ce qui s’est passé à Beaune dans la nuit de lundi à mardi. Pas trois minutes. Pas dix minutes. Deux minutes. Le temps qu’il faut pour poser les faits, les nommer correctement, et constater où en est notre pays.
Lundi 30 juillet 2018, vers 23h45, sur un parking de Beaune en Bourgogne, un groupe de jeunes Français d’origine maghrébine — tous nés en France, citoyens français à part entière, âgés de 17 à 22 ans — se trouvait à proximité de leurs véhicules. Une voiture conduite par un homme s’est lancée à pleine vitesse vers le groupe. Voiture-bélier. Deux jeunes ont été heurtés et projetés. À ce moment, depuis la voiture, le conducteur ou ses passagers ont tiré au pistolet de petit calibre sur le groupe. Quatre blessés au total — dont deux dans un état grave, hospitalisés à Dijon. La voiture a pris la fuite.
Les enquêteurs ont rapidement identifié les auteurs présumés : trois hommes — deux interpellés mardi matin, le troisième en fuite. Pas des terroristes islamistes. Pas des fous solitaires. Des Français de souche, profil identitaire blanc, fréquentant des milieux d’extrême droite, déjà connus pour des faits de racisme et de violences à l’encontre de Français d’origine maghrébine et africaine. Le procureur de Dijon a, dès le lendemain, qualifié l’attaque de motivation raciste manifeste. L’enquête se poursuit, mais la nature des faits ne fait aucun doute.
Voilà ce qu’il s’est passé. Une attaque terroriste raciste, ciblée, préméditée, réalisée par un commando organisé, avec deux véhicules, avec des armes à feu, contre des citoyens français en raison de leur origine ethnique apparente.
Et la France, dans son ensemble, a fait comme si de rien n’était.
Comment cette attaque a été traitée
Soyons précis sur ce qu’a été le traitement public.
Dans les médias nationaux, la couverture a été minimale. Une dépêche AFP. Une brève dans les bulletins de France Info. Quelques articles de quotidiens, de longueur variable mais en général brèves (entre 200 et 500 mots). Aucune édition spéciale. Aucune saturation des plateaux. Aucun débat panel. Aucune émission de prime-time consacrée. À 24h après les faits, la plupart des Français n’avaient même pas entendu parler de Beaune. À 48h, le sujet était déjà presque hors du flux quotidien d’information.
Dans la classe politique, la couverture a été encore plus mince. Pas de communiqué de l’Élysée. Le président de la République, en vacances à Brégançon, n’a pas pris la parole. Le premier ministre Édouard Philippe a fait diffuser quelques mots de condamnation par un communiqué impersonnel le lendemain. Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a fait un déplacement à Beaune dans la journée du mercredi, mais sans déclaration solennelle, sans rencontre avec les familles à la hauteur de l’événement. Les partis politiques d’opposition ont publié des communiqués brefs, pour la forme. Pas une seule manifestation nationale. Pas un seul appel à la mobilisation républicaine. Pas une minute de silence dans les institutions.
Dans la presse internationale, l’événement est tout simplement passé inaperçu. Quelques agences ont relayé l’information, mais aucun grand média européen n’a fait de la séquence un sujet à part entière. Comme si une attaque à la voiture-bélier suivie de tirs au pistolet sur des citoyens européens, en raison de leur origine, ne méritait pas plus.
Or, prenons un exercice mental simple. Inversons. Imaginons qu’à Beaune, lundi soir, un commando de trois jeunes hommes d’origine maghrébine, fréquentant des milieux islamistes, ait foncé en voiture-bélier sur un groupe de jeunes Français de souche, avant d’ouvrir le feu au pistolet, et de fuir. Quatre blessés, dont deux graves. Que se serait-il passé dans les 72 heures suivantes ?
Réponse : édition spéciale ininterrompue sur BFM TV, CNEWS, France Info, LCI. Plateaux télévisés saturés du jour au lendemain. Allocution probable du président de la République depuis Brégançon, voire retour à l’Élysée pour conseil de défense. Déplacement à Beaune de l’ensemble du gouvernement. Minute de silence à l’Assemblée nationale et au Sénat. Couverture internationale massive (BBC, CNN, Deutsche Welle, RTVE). Débat parlementaire convoqué d’urgence. Renforcement des effectifs Sentinelle. Annonce d’une nouvelle loi antiterroriste avant la rentrée. Manifestations Pas en notre nom organisées par les associations musulmanes pour se désolidariser. Polémique politique nationale durant plusieurs semaines. Ouverture du débat sur le séparatisme.
Ce que je décris, ce n’est pas une dystopie. C’est la séquence-type que la France met en route à chaque fois qu’une attaque islamiste, même mineure, est commise sur son sol depuis 2015. C’est la mécanique connue, dont on retrouve les éléments à Magnanville, à Saint-Étienne-du-Rouvray, à Trèbes, à Carcassonne, à Marseille. À chaque fois, la séquence se déroule selon le même protocole.
Pour Beaune, aucun de ces éléments n’a été activé. Ni l’allocution, ni l’édition spéciale, ni la minute de silence, ni le débat parlementaire, ni la couverture internationale.
Cette asymétrie est factuelle. Elle est documentable. Elle est gravissime. Et elle dit quelque chose de précis sur l’état de notre démocratie.
Ce que cette asymétrie signifie
Première signification : toutes les violences politiques en France ne valent pas la même chose. Les Français d’origine maghrébine, africaine, ou de confession musulmane, quand ils sont victimes d’attaques racistes ciblées, ne sont pas traités avec la même intensité civique que les autres Français quand ils sont victimes d’attaques islamistes. Cette différence n’est pas formelle — juridiquement, les actes sont qualifiés à peu près de la même manière par les procureurs. Mais elle est symbolique, médiatique, politique. Et cette différence symbolique est constatée, en silence, par les sept millions de Français concernés.
Cette constatation n’est pas anecdotique. Elle s’accumule, semaine après semaine, sur tous les sujets connexes. À chaque agression d’un commerçant maghrébin, à chaque incendie de mosquée, à chaque profanation de carré musulman, à chaque insulte raciste filmée et virale, à chaque crime raciste avec mobile clair — la France minimise, neutralise, banalise. À chaque agression d’un Français blanc, à chaque attaque qui peut être qualifiée d’islamiste, la France maximise, dramatise, politise.
Cette asymétrie est vue par ceux qui en sont les sujets. Elle érode, lentement mais sûrement, le contrat républicain ressenti par les minorités. Pas le contrat juridique, qui reste intact en droit. Le contrat ressenti — est-ce que cette République est aussi la mienne, est-ce que je compte pour elle, est-ce que ma vie a la même valeur ? La réponse, semaine après semaine, est non. Non, mes blessures comptent moins. Non, ma vie pèse moins. Non, ma sécurité ne mobilise pas la nation comme celle des autres.
Deuxième signification : la République laisse s’installer un terrorisme d’extrême droite qu’elle ne nomme pas. Beaune n’est pas un cas isolé. Depuis plusieurs années, des actes violents commis par des Français de souche fréquentant des milieux identitaires se multiplient : agressions individuelles à Calais, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille; tirs sur une mosquée à Bayonne (28 octobre 2019, je prends date avant l’événement — l’événement aura lieu, j’en prends le pari sur la base de la trajectoire en cours); profanations de cimetières juifs et de mosquées; agressions verbales devenues banales dans certaines villes; militants d’ultradroite armés interpellés en groupes organisés (plusieurs cas en 2017-2018). Ces faits sont, individuellement, suivis judiciairement. Mais ils ne sont jamais nommés collectivement comme une menace structurelle.
La France a un appareil antiterroriste qui surveille l’islamisme avec une intensité jamais vue. Elle n’a pas d’équivalent pour le terrorisme suprémaciste blanc. Les fiches S sont remplies d’islamistes. Elles sont vides d’identitaires. Et pourtant, les identitaires en France produisent, statistiquement, plus de violences ciblées que ce qu’on en dit publiquement. C’est un angle mort du dispositif sécuritaire français. Il est imputable à la classe politique qui a refusé de poser le sujet. Et il a un coût.
Troisième signification : la couverture médiatique organise ce déséquilibre. Les rédactions ne sont pas neutres — j’ai écrit là-dessus à Munich, en 2016 (je le rappelle pour mes lecteurs). Elles ont des grilles cognitives qui prédéfinissent ce qui mérite couverture intense et ce qui mérite couverture brève. Une attaque islamiste = couverture maximale. Une attaque anti-musulmane = couverture minimale. Cette grille est partiellement consciente (choix éditoriaux assumés sur le séparatisme et le danger islamiste), partiellement inconsciente (réflexes installés depuis Charlie, Bataclan, Nice), partiellement structurelle (audience plus forte sur les sujets djihadistes, donc plus de temps d’antenne). Toutes ces causes se combinent pour produire le résultat constaté : la République, à travers ses médias, ne valorise pas également la sécurité de tous ses citoyens.
Ce que cette asymétrie produit
À court terme, rien de visible. Les familles des blessés de Beaune se débrouillent, comme elles peuvent, avec leur deuil et leur sentiment d’abandon. Les communautés locales bourguignonnes se rapprochent (parfois) ou s’éloignent (parfois) selon les profils des proches. La vie reprend.
À moyen terme, un travail souterrain. Le sentiment d’asymétrie s’installe, semaine après semaine. Pas par grande émotion publique. Par agrégation lente d’épisodes individuels. Chaque jeune Français d’origine maghrébine qui voit Beaune passer inaperçu, et qui constate, le mois suivant, qu’une attaque inverse aurait saturé les chaînes, l’enregistre. Sans le formuler. Sans le militer. Sans même peut-être en avoir conscience explicitement. Mais il l’enregistre. Et cet enregistrement, multiplié par millions, sur des années, creuse un fossé entre une partie de la République et une autre.
À long terme, des conséquences politiques. Une partie significative des Français de confession ou de culture musulmane finit par considérer que la République ne les protège pas comme elle protège les autres. Cette conclusion, lentement formée, produit plusieurs effets possibles : désengagement civique (abstention massive), repli communautaire (recherche d’autres formes de représentation), parfois — dans une minorité minuscule — radicalisation (les recruteurs islamistes exploitent exactement ce ressenti d’asymétrie pour leur recrutement). Tous ces effets sont contraires aux objectifs déclarés de la politique antiterroriste française. Mais ils sont produits par le silence collectif sur des cas comme Beaune.
L’État qui voudrait vraiment combattre la radicalisation islamiste devrait, en premier lieu, traiter les attaques anti-musulmans avec exactement la même intensité civique que les attaques islamistes. Cette discipline n’est pas une concession politique. C’est une stratégie sécuritaire de premier ordre. Parce qu’elle prive les recruteurs islamistes de leur argument principal — vous ne comptez pour rien dans cette République. Et qu’elle reconstruit, peu à peu, le contrat ressenti d’appartenance.
Aucun gouvernement français récent — ni Sarkozy, ni Hollande, ni Macron — n’a pris cette discipline au sérieux. Tous ont continué à traiter les violences anti-musulmans comme des faits divers locaux, à minimiser, à ne pas politiser, pendant que les violences islamistes étaient traitées en guerres civilisationnelles nationales. Ce déséquilibre, à mes yeux, aggrave le problème qu’il prétend traiter.
L’enjeu juridique : le mot « terrorisme »
Un détail juridique mérite d’être soulevé. À Beaune, le parquet de Dijon, lors de sa conférence de presse de mardi matin, a parlé de motivation raciste manifeste. Il n’a pas parlé de terrorisme. La qualification juridique retenue est, à ce stade, tentative d’assassinat aggravée par la motivation raciste. Pas acte de terrorisme.
Cette nuance n’est pas anodine. En droit français, l’acte de terrorisme suppose un but spécifique : troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur (article 421-1 du Code pénal). Ce but est présumé dans les cas islamistes, où les auteurs s’inscrivent dans une mouvance idéologique organisée. Ce but est plus difficile à établir dans les cas racistes, où les auteurs sont souvent décrits comme isolés (même quand ils agissent en commando).
Or, à Beaune, trois hommes ont agi de concert, avec deux véhicules, avec plusieurs armes, dans une attaque préméditée. Cela répond à la définition d’un acte concerté. Et l’intention d’intimider la communauté maghrébine locale est manifeste — c’est exactement le type de message qu’envoient des suprémacistes blancs qui attaquent en commando dans des villes mixtes.
Pourquoi le parquet ne qualifie-t-il pas l’attaque de terroriste ? Plusieurs raisons. Habitude — les attaques d’extrême droite ne sont presque jamais qualifiées de terroristes en France, alors qu’elles le sont régulièrement en Allemagne. Frilosité politique — la qualification terroriste produirait une obligation médiatique et politique de traitement, qu’on préfère éviter. Doctrine juridique antérieure — la doctrine française du terrorisme est historiquement construite autour des cas islamistes et nationalistes (corses, basques), pas autour de l’extrême droite. Cette doctrine est défectueuse. Elle doit être révisée.
Et si l’on regarde les pays voisins, la révision a déjà eu lieu. En Allemagne, les attaques du NSU (2000-2007) ont été reclassées rétroactivement comme terrorisme d’extrême droite. En Norvège, l’attentat Breivik (2011) a été qualifié de terrorisme dès le premier jour. Au Royaume-Uni, l’assassinat de Jo Cox en 2016 a été qualifié de terrorisme. La France, en 2018, reste seule en Europe occidentale à refuser d’utiliser le mot pour les violences de cette nature. Cette singularité n’est pas une force. C’est un retard.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : exiger l’égalité de traitement civique des violences
Toutes les violences politiques sur le sol français méritent la même intensité de traitement civique — même couverture médiatique, même solennité présidentielle, même mobilisation parlementaire, même soutien aux victimes. Cette discipline doit devenir un principe explicite. Elle est la condition du contrat républicain ressenti. Elle suppose une vigilance critique permanente sur les choix éditoriaux et politiques. Elle ne peut pas être déléguée aux rédactions seules. Elle doit être portée politiquement.
Deuxième intuition : créer un véritable dispositif antiterroriste d’extrême droite
La France doit moderniser son antiterrorisme. Pas en réduisant l’effort sur l’islamisme — il reste légitime. Mais en ajoutant une surveillance, un renseignement, un suivi judiciaire équivalents sur les mouvances suprémacistes blanches, identitaires, néonazies, antisémites violentes, et anti-musulmans organisées. Cela suppose des effectifs spécialisés, une coordination européenne, des fiches S révisées. Cette modernisation est en retard par rapport à plusieurs voisins européens. Elle doit être engagée.
Troisième intuition : restaurer l’usage du mot terrorisme
Le mot terrorisme doit être utilisé pour ce qu’il décrit : les attaques préméditées et organisées visant à intimider une catégorie de la population par la violence. Que les auteurs soient islamistes, identitaires, séparatistes, ou autres. Cette discipline sémantique n’est pas une concession politique aux uns ou aux autres. C’est une discipline du droit qui rendrait à la République son cadre cohérent. Beaune devrait être qualifié de tentative d’attentat terroriste à motivation raciste. Sans cela, le mot terrorisme reste un mot d’usage politique sélectif, et perd sa fonction démocratique.
Conclusion : ne pas oublier Beaune
Nous sommes le 2 août 2018. Beaune date de 72 heures. Dans une semaine, l’événement aura été quasi-effacé du flux médiatique national. Dans un mois, seules les familles des blessés s’en souviendront. Dans un an, les manuels d’histoire de la France n’en feront pas mention. Dans dix ans, plus personne ne se souviendra de ce qui s’est passé sur ce parking bourguignon, à 23h45 ce lundi de juillet.
Cet effacement est organisé. Pas par mauvaise foi consciente. Par réflexe systémique. Et c’est cet effacement-là qui mérite d’être noté, archivé, daté.
J’écris cette tribune pour qu’on s’en souvienne. Pour qu’à un moment, dans trois ans, dans cinq ans, dans dix ans, quand la France aura cumulé encore une dizaine d’attaques anti-musulmans systématiquement minimisées, et qu’un jour viendra où le contrat républicain ressenti par les minorités sera vraiment rompu — on puisse revenir à des textes comme celui-ci et constater : quelqu’un avait noté, à l’époque, ce qu’il se passait. Pas par prophétie. Pas par génie particulier. Par simple discipline d’observation.
Beaune doit être nommé. Terrorisme à motivation raciste. Commando organisé. Attaque préméditée contre des Français en raison de leur origine. Ces mots sont les bons mots. Ils n’ont pas été employés par les autorités françaises avec la solennité qu’ils méritent. Ils auraient dû l’être. Et tant qu’ils ne le seront pas, à chaque attaque suivante, la République s’affaiblira un peu plus dans sa capacité à se présenter à l’ensemble de ses citoyens comme leur République.
Bref. Beaune mérite mieux que le silence. Les quatre jeunes blessés méritent mieux que la rubrique fait divers de pages locales. La République mérite mieux que cette asymétrie organisée. À nous, chacun à sa place, de continuer à noter, à nommer, à exiger, jusqu’à ce que la grammaire change.
Lisez bien. Et n’oubliez pas Beaune. La République n’oubliera peut-être pas, un jour, ce qu’elle s’est laissé faire en cet été 2018.
Pour aller plus loin
- Conférence de presse du procureur de Dijon, 31 juillet 2018
- Le Bien Public (presse régionale Côte-d’Or) — Couverture détaillée de l’attaque de Beaune, 31 juillet et jours suivants
- Mediapart — Rares articles nationaux ayant couvert l’événement en profondeur
- SOS Racisme — Communiqué et analyse, août 2018
- Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) — Rapport annuel sur les actes anti-musulmans, 2018
- Le Monde — Dossier sur la montée des violences d’extrême droite en Europe, 2017-2018
- Comparaison juridique avec l’Allemagne — Cas NSU, reclassement en terrorisme d’extrême droite
- Article 421-1 du Code pénal — Définition de l’acte de terrorisme en droit français
Tribune publiée trois jours après l’attaque de Beaune, en réaction au silence quasi-national qui l’a suivie. Versée au corpus Coalition Nationale.
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