Je voulais écrire ce texte plus tôt, début août, quand l’affaire a commencé à s’emballer. J’ai préféré attendre. J’ai voulu voir comment le pays allait digérer son propre délire, comment les institutions allaient se positionner, comment l’opinion allait évoluer. Nous sommes le 27 août 2016. Le Conseil d’État a rendu son ordonnance hier. L’arrêté municipal de Villeneuve-Loubet interdisant le port du burkini sur les plages est suspendu — en clair : illégal, contraire aux libertés fondamentales, manifestement disproportionné. Une trentaine de communes avaient pris des arrêtés similaires. Toutes sont, juridiquement, dans la même situation. Le pays a perdu six semaines, beaucoup d’argent en frais d’avocats, énormément de crédit diplomatique, et probablement quelque chose de plus précieux encore : la mémoire de ce qu’il prétend être.
Permettez-moi de revenir calmement sur ce qu’il vient de se passer. Parce qu’il faut, je crois, comprendre dans le détail comment un pays démocratique, vieux de plusieurs siècles, ayant traversé des révolutions, des guerres, des crises économiques, et un tournant majeur sur la place du religieux dans l’espace public en 1905, a pu se mettre en état de transe collective sur un vêtement de bain.
Reprenons : quels faits, quel calendrier
Le 28 juillet 2016, le maire de Cannes, David Lisnard, prend un arrêté municipal interdisant sur les plages de sa commune « les tenues de plage manifestant de manière ostensible une appartenance religieuse ». Le terme « burkini » n’y figure pas, mais tout le monde sait de quoi il s’agit. Dans les semaines qui suivent, une trentaine de communes du littoral — Villeneuve-Loubet, Sisco, Le Touquet, Leucate, Frontignan, et d’autres — prennent des arrêtés équivalents. La France est en état d’urgence depuis novembre 2015. Le pays est encore sous le choc de Nice — le 14 juillet, un camion fou, 86 morts. Et de Saint-Étienne-du-Rouvray, douze jours plus tard, où le père Hamel est assassiné dans son église par deux jeunes radicalisés. Le climat est lourd, c’est peu de le dire.
Le 24 août, une photographe du quotidien régional Nice-Matin immortalise une scène devenue, depuis, symbole mondial de l’affaire : sur la promenade des Anglais à Nice, trois ou quatre policiers municipaux entourent une femme d’une quarantaine d’années, allongée sur sa serviette, et lui demandent — en présence d’autres baigneurs et de leur famille — de retirer une partie de ses vêtements. La photographie part en quelques heures en boucle, sur tous les fils mondiaux : Reuters, AFP, AP, retransmissions sur Al Jazeera, BBC, CNN, Spiegel, El País, La Repubblica. Le titre, partout, est en substance le même : « En France, des policiers obligent une femme à se déshabiller sur la plage. »
Je vous laisse une seconde sur cette phrase. Je vous demande de la relire. En France, des policiers obligent une femme à se déshabiller sur la plage. C’est cette phrase, vue de l’extérieur, qui a définitivement basculé l’affaire dans une autre dimension. Pas tellement le burkini en lui-même. Pas tellement la question de la laïcité. Mais l’image, brute, d’un État qui déshabille une de ses citoyennes en public, sous prétexte de la libérer.
Deux jours plus tard, le 26 août, le Conseil d’État, saisi en urgence sur l’arrêté de Villeneuve-Loubet, rend son ordonnance. Elle est cinglante. Les arrêtés municipaux ne sont justifiés par aucun trouble à l’ordre public — c’était la condition légale. La liberté de circulation, la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience, le respect de la vie privée : tout y passe. « L’émotion et les inquiétudes » résultant des attentats récents « ne sauraient suffire à justifier légalement la mesure d’interdiction contestée », écrivent les juges. Traduction du juridique au français courant : vous avez paniqué, vous avez sur-réagi, vos arrêtés sont illégaux, retirez-les.
Aujourd’hui matin, la une de la presse française titre, par euphémisme, « coup d’arrêt », « revers », « recul ». Le mot juste serait peut-être : humiliation. Et l’humiliation, ici, n’est pas celle de tel ou tel maire — c’est celle d’un pays qui s’est obstiné, six semaines durant, dans une posture juridiquement intenable, démocratiquement absurde, et stratégiquement désastreuse.
Le burkini n’a jamais été le sujet
Vous voulez savoir ce qui me sidère dans ce qui vient de se passer ? Ce n’est pas que des maires aient pris des arrêtés. Des maires ont toujours pris des arrêtés bizarres, populistes, ou idéologiques. Ce n’est pas que la presse en ait parlé. Évidemment qu’elle en a parlé, c’est son métier. Ce n’est même pas que le Premier ministre Manuel Valls, dans une tribune dans La Provence le 17 août, ait apporté son soutien explicite à ces arrêtés — au mépris de l’avis de son ministre de l’Intérieur, du Défenseur des droits, du Conseil français du culte musulman, et probablement du bon sens. Non. Ce qui me sidère, c’est qu’à aucun moment dans ces six semaines, nous n’avons réellement parlé du sujet.
Parce que le sujet n’a jamais été le burkini.
Le burkini, factuellement, c’est quoi ? Un vêtement de bain inventé en Australie en 2003 par une styliste libano-australienne, Aheda Zanetti, conçu pour permettre à des femmes musulmanes — mais aussi catholiques pratiquantes pudiques, juives orthodoxes, femmes ayant subi un cancer du sein, brûlées, femmes âgées, toutes catégories confondues — d’aller à la plage en restant couvertes. Ce n’est pas un vêtement religieux stricto sensu. C’est un vêtement de pudeur. Il existe sur les plages du monde entier depuis plus de dix ans. Il n’a posé aucun problème nulle part. Pas en Australie, pas en Égypte, pas au Royaume-Uni, pas aux États-Unis, pas en Italie, pas en Espagne, pas en Allemagne. Dans aucun de ces pays. C’est en France, en France seulement, qu’on a décidé qu’il y avait là un sujet de sécurité publique, de laïcité républicaine et de civilisation menacée.
Posons les choses froidement. Sur nos plages, l’été 2016, on a le droit de se promener seins nus, on a le droit de porter un string réduit à sa plus simple expression, on a le droit de se livrer à des comportements que tout le monde connaît dans certains coins moins fréquentés — et bien au-delà des plages naturistes, qui sont parfaitement légales, autorisées, contrôlées et même balisées. On a le droit d’arborer des tatouages religieux, des bijoux croisés, des étoiles de David, des têtes de mort ; on a le droit de chanter du gospel, d’allumer des bougies, d’organiser des messes de rentrée en plein air. Et on aurait soudainement décrété qu’une femme couverte par un vêtement de tissu léger trouble l’ordre public. Ordre public est, juridiquement, un terme grave. Il signifie qu’on porte atteinte à la sécurité, à la tranquillité ou à la salubrité publique. Une dame en tunique sur la plage, assise sur une serviette, en train de lire un livre ou de surveiller ses enfants, ne porte atteinte à rien. Le Conseil d’État vient de le confirmer en termes juridiques. Le bon sens l’avait dit plus tôt.
Le burkini n’a jamais été le sujet. Le sujet, c’est ce que le pays s’autorise à voir, et ce qu’il refuse de voir.
Le sujet, c’est la France qui refuse l’islam visible
Je vais l’écrire avec les mots les plus simples que je peux trouver, parce que ce sont les seuls mots qui rendent ce moment intelligible. Une France qui ne veut pas de femmes voilées, c’est une France qui ne veut pas de l’islam pratiqué visiblement par ses concitoyens. Point. Tout le reste est de la rationalisation après coup. Toutes les invocations de la laïcité républicaine, du droit des femmes, de l’égalité, de la lutte contre l’islamisme, sont — dans ce dossier, pour cet été 2016, pour cette affaire — des constructions secondaires plaquées sur un réflexe primaire de rejet.
Je sais que ce que je viens d’écrire va me valoir des accusations. Je vais être accusé de minorer le danger islamiste réel — alors que je le décris régulièrement comme un péril majeur. Je vais être accusé de relativiser la situation des femmes musulmanes contraintes — alors que je connais des femmes musulmanes en France, des dizaines, qui choisissent leur tenue librement et qui en ont assez d’être traitées comme des mineures par des gens qui ne les ont jamais rencontrées. Je vais être accusé d’attaquer la laïcité — alors que je tiens la loi de 1905 pour l’un des plus grands acquis politiques européens du siècle dernier.
Mais je maintiens ce que je dis, parce que c’est vrai. Le burkini n’a aucune signification religieuse explicite. Il n’est l’emblème d’aucune mouvance. Il est porté par des femmes qui n’ont, pour la plupart, aucun lien organisationnel quelconque. Il n’attaque personne, il ne convertit personne, il ne propage rien. Si on l’a interdit, c’est parce que sa simple présence sur la plage est devenue, pour une partie du pays, insupportable. Et cette insupportabilité, ce n’est pas une question de droit. C’est une question d’imaginaire collectif.
L’imaginaire collectif français, en 2016, ne supporte plus la visibilité musulmane sur l’espace public. Pas pour des raisons liées à des faits — l’écrasante majorité des musulmans de France sont des concitoyens paisibles. Pas pour des raisons liées à la sécurité — un burkini ne dissimule pas d’arme, et les femmes qui le portent ne sont pas, statistiquement, des terroristes. Mais pour une raison plus profonde, plus lourde : parce que cette visibilité musulmane rappelle au pays sa transformation démographique, et le pays refuse de l’admettre.
C’est cela, le vrai sujet. La France a changé. Elle continue de changer. Une part de plus en plus large de ses citoyens, génération après génération, est issue de l’immigration musulmane, et exerce sa pratique religieuse — ou ses choix culturels — dans l’espace public, comme c’est leur droit. Plutôt que de poser cette transformation, plutôt que de l’organiser, plutôt que d’inventer un récit national qui l’inclue, le pays a choisi pendant six semaines un dérivatif : interdire un vêtement de plage. Comme si, en effaçant le symbole, on effaçait la chose. Comme si, en niant la visibilité, on annulait la réalité.
Pendant ce temps, le pays brûle ailleurs
Pendant que la France débattait du burkini, je vous propose qu’on se rappelle, calmement, de ce qu’il se passait par ailleurs.
Le chômage atteignait 10,2 % de la population active selon le BIT, avec 3,52 millions de demandeurs d’emploi en catégorie A à Pôle emploi. Le déficit public s’établissait à 3,5 % du PIB, au-dessus des engagements européens. La dette publique frôlait 97 % du PIB. Le système hospitalier signalait, mois après mois, des sous-effectifs critiques aux urgences, des fermetures de maternités en milieu rural, et un mouvement social hospitalier qui commençait à s’organiser. L’Éducation nationale entrait dans une nouvelle rentrée avec des problèmes de remplacement, de formation des enseignants et d’inégalités territoriales massives. L’industrie française perdait, en moyenne, 30 000 emplois par an depuis 2008. La désertification médicale touchait désormais des départements entiers. La Cour des comptes pointait, dans un rapport publié en juin, l’incapacité française à investir significativement dans la recherche et l’innovation comparée à ses voisins européens.
Et la France, dans son débat public d’août 2016, parlait du burkini. Six semaines. Près de la moitié des unes de journaux, plus de cinquante émissions de débat, des éditoriaux innombrables, le Premier ministre en personne consacrant à ce sujet une tribune dans un quotidien régional. Six semaines pour rien. Six semaines volées au vrai débat. Six semaines pendant lesquelles la classe politique française a démontré sa capacité unique au monde à se laisser aspirer dans le détail au moment où l’essentiel attend.
Pendant ce temps — pour reprendre une expression que j’utilise souvent — d’autres sociétés, ailleurs, planifient. Elles construisent. Elles investissent. Elles préparent leurs vingt prochaines années. Je pense à des sociétés très différentes les unes des autres, certaines en Asie de l’Est, d’autres dans le Golfe arabique, d’autres encore en Europe du Nord, mais qui partagent un trait commun : elles savent que les sujets qui comptent sont rares, et qu’on ne les confond pas avec les sujets qui font du bruit. Elles savent aussi qu’on n’arbitre pas le rapport d’une société à ses minorités religieuses par des arrêtés de plage, mais par un projet civilisationnel cohérent, posé, défendable et porté politiquement. La France a complètement perdu cette capacité, depuis longtemps, et l’été 2016 vient de le démontrer publiquement, sous les yeux du monde entier.
L’humiliation diplomatique : une France qui n’est plus respectée
Cet aspect n’a pas été suffisamment commenté ces dernières semaines, et je veux y revenir parce qu’il est crucial.
Pendant que la France débattait du burkini, sa diplomatie subissait, en silence, un coût considérable. Les ambassades, dans les pays musulmans en particulier mais aussi dans les pays anglo-saxons et asiatiques, étaient submergées de questions, d’inquiétudes, parfois de moqueries. Les communautés françaises expatriées vivaient une expérience étrange : leurs voisins étrangers leur demandaient, sur un ton allant de la stupéfaction sincère au rire à peine retenu, ce qu’il se passait dans leur pays. Des chefs d’État et de gouvernement étrangers ont fait, en privé, des remarques peu flatteuses sur le niveau du débat français. Quelques-uns l’ont fait en public. Le New York Times, le Washington Post, le Times britannique, Der Spiegel, ont publié des éditoriaux d’une sévérité rare envers la France. La presse internationale s’est lassée — ou amusée — de notre situation.
Ce que les pays comprennent, dans un cas comme celui-ci, ce n’est pas le détail juridique. C’est la posture d’un pays. Et la posture qu’a affichée la France pendant six semaines a été : un pays qui a peur, qui se crispe, qui s’agite, qui légifère contre son ombre, et qui se met en contradiction avec ses propres principes constitutionnels. Un pays qui s’épuise à vouloir paraître ferme, et qui produit, au final, l’image inverse : celle de l’insécurité, de la nervosité, et de l’absence de cap.
L’image d’une grande puissance, vue de l’extérieur, ne tient pas à ses discours. Elle tient à la manière dont cette puissance traite ses propres minorités, dont elle absorbe ses contradictions, dont elle digère ses transformations. Les pays sérieux digèrent. Les pays solides absorbent. Les pays confiants laissent les choses suivre leur cours sans légiférer chaque mois pour rassurer leur population sur tel ou tel symbole. La France de 2016 vient de démontrer qu’elle n’est plus aucune de ces choses. Ce constat fait mal à écrire. Il est juste.
Ce que ce moment nous indique, en creux
Je voudrais terminer par quelques intuitions. Pas des programmes, pas des slogans — des directions, posées pour qu’on s’en souvienne.
Première intuition : restaurer la hiérarchie des sujets
Un pays mature trie ses débats. Il distingue les sujets civilisationnels lourds — éducation, démographie, industrie, dette, hôpital, énergie, défense — des sujets périphériques. Il consacre à chacun le temps que la chose mérite. La France en 2016 a perdu cette compétence essentielle : elle ne sait plus trier. Tout devient sujet national, à condition que ça fasse une image. Restaurer la hiérarchie des sujets sera, au cours des dix prochaines années, un acte politique fondamental. Pas par décret. Par exemplarité. Par discipline médiatique. Par une parole publique qui refuse d’enchaîner avec chaque polémique imposée.
Deuxième intuition : sortir de la fausse alternative laïcité-vs-religion
Le débat français sur la laïcité, tel qu’il s’est mené pendant le burkini, est faux. Il oppose deux extrémités sans rapport : une laïcité-arme qui rêve d’éradiquer la visibilité religieuse de l’espace public d’un côté, et une islamophilie naïve qui refuse toute critique de l’islam politique de l’autre. La vraie laïcité, celle de 1905, est ailleurs. Elle pose une seule règle : l’État ne reconnaît aucune religion, mais protège la liberté de chacun d’exercer la sienne dans l’espace public, tant que cela ne porte pas atteinte aux libertés des autres. C’est tout. C’est suffisant. Et appliquée loyalement, elle aurait dû clore l’affaire burkini en quarante-huit heures. Si elle ne l’a pas fait, c’est parce qu’on a accepté qu’elle soit dévoyée. Il faudra, à l’avenir, récupérer la laïcité contre ceux qui l’instrumentalisent.
Troisième intuition : poser publiquement la question démographique
Il y a, en France, un trou statistique majeur sur la composition démographique réelle du pays. Les chiffres existent, mais ils sont publiés en ordre dispersé, ils sont parcellaires, ils sont contestables, et ils sont surtout absents du débat public posé. Cette opacité nourrit toutes les paniques. Une République confiante devrait publier, chaque année, un rapport démographique national lisible, partagé, défendu par l’autorité statistique publique. Combien de citoyens, d’origines quelles, vivent où, avec quelles trajectoires d’insertion. Une fois ces chiffres connus, le burkini retombe à sa juste mesure : une question marginale, qui n’a jamais mérité six semaines de débat national.
Quatrième intuition : protéger les femmes, pas le linge
Si la question des femmes contraintes dans certaines familles ou certains quartiers est un sujet — et c’est un sujet réel —, alors la réponse n’est pas un arrêté de plage. La réponse, c’est un travail social, scolaire, juridique, économique. Des places en hébergement d’urgence. Des juges aux affaires familiales mieux dotés. Des associations de terrain financées. Des inspecteurs académiques formés à détecter les déscolarisations forcées. Bref : du concret, du long terme, du peu spectaculaire. Tout ce qui ne fait pas la une mais qui change la vie. La France de 2016, en se focalisant sur le linge, s’est donné l’illusion de protéger les femmes. Elle n’en a rien fait. Aucune femme n’a été protégée par les arrêtés anti-burkini. Plusieurs ont été humiliées en public.
Cinquième intuition : une autre voie politique est possible — et de plus en plus nécessaire
Cet été a montré, plus encore que les précédents, la convergence inquiétante entre une droite ancienne qui se durcit, une extrême droite qui se normalise, et un gouvernement socialiste sortant qui cherche à manguer à droite pour exister. Aucune de ces trois forces n’est en mesure de proposer un récit national à la hauteur de la situation. Aucune ne propose réellement d’organiser la France telle qu’elle est devenue. Une autre voie politique est possible. Elle reste à inventer, à structurer, à porter. Elle ne se confondra ni avec la nostalgie d’une France révolue, ni avec la fuite en avant technocratique, ni avec la promesse de fermeture. Elle dira au pays, calmement : voici qui nous sommes, voici ce qui nous menace réellement, voici ce qui ne nous menace pas, voici notre projet, voici comment nous comptons réussir ensemble. Cette voix n’existe pas aujourd’hui. Elle existera. Elle existera parce qu’elle correspond à un besoin profond, et largement transversal, du pays.
Conclusion : nous sortirons de cet été marqués
Nous sortirons de cet été marqués. Les images de la promenade des Anglais resteront. Les ricanements diplomatiques aussi. La gêne profonde des Français raisonnables face à une République qui a perdu son sang-froid, surtout. Ce ne sera pas effaçable. C’est dans la mémoire longue du pays, désormais, et dans celle du monde qui nous regarde.
J’espère qu’on tirera, des semaines écoulées, une leçon utile. J’aimerais croire que la prochaine fois qu’un sujet de cette nature arrivera dans le débat public, ce sera traité avec calme, brièveté, et application sereine du droit. J’aimerais. Je ne suis pas optimiste. La séquence qui vient de s’achever a démontré une chose : la classe politique française, dans son ensemble, a perdu la capacité de ne pas s’emparer d’une polémique. Elle se précipite. Elle surenchérit. Elle légifère. Elle dérape. Et le Conseil d’État, ensuite, vient remettre les compteurs à zéro. Ce n’est pas une organisation viable. Ce n’est pas digne d’un grand pays.
Lisez bien. Le burkini n’est pas le problème. Le problème, c’est la France qui ne supporte plus la France qu’elle est en train de devenir. Tant que ce problème n’est pas adressé de front, calmement, démocratiquement, avec un projet de pays et non avec des arrêtés de plage, il en reviendra d’autres. Des étés Burkini, il y en aura, sous d’autres formes, sur d’autres objets — un voile à la sortie d’une école, une réunion non-mixte dans un syndicat, un menu sans porc dans une cantine, une mosquée trop visible dans un centre-ville. Chaque fois, le pays s’écharpera, perdra du temps, perdra de la crédibilité, et finira par accepter sans le dire ce qu’il avait initialement refusé d’admettre.
Il faudra bien, un jour, que quelqu’un dise au pays ce qui se joue vraiment. Pas pour le tranquilliser. Pour qu’il puisse, enfin, reprendre sa marche.
Pour aller plus loin
- Conseil d’État — Ordonnance du 26 août 2016 sur l’arrêté de Villeneuve-Loubet (ligues des droits de l’homme, CCIF)
- Le Monde — Couverture de l’affaire burkini, été 2016
- Manuel Valls — Tribune dans La Provence, 17 août 2016
- Défenseur des droits — Avis du 25 août 2016 sur les arrêtés anti-burkini
- Conseil français du culte musulman — Communiqué du 17 août 2016
- The New York Times — Editorial board, août 2016
- Aheda Zanetti — Burkini: how a swimsuit became an Islamic and feminist statement, The Guardian, 24 août 2016
Tribune publiée en réaction à la décision du Conseil d’État du 26 août 2016. Versée au corpus Coalition Nationale dans le cadre du travail d’archive éditoriale en cours.
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