Permettez-moi d’aborder, en cette fin d’année 2025, un sujet qui mérite plus d’attention qu’il n’en reçoit dans le débat public sérieux : le rôle de l’écosystème médiatique Bolloré — CNews, Europe 1, le Journal du Dimanche, Paris Match, Voici, Cnews internationale, plusieurs supports en ligne — dans la formation de l’opinion politique française à la veille de la présidentielle d’avril 2027. Pas par antipathie pour Vincent Bolloré, qui est un acteur économique privé exerçant ses droits d’actionnaire. Pas par hostilité aux opinions politiques exprimées sur ces supports, qui ont leur place dans le pluralisme. Mais par exigence d’analyse démocratique sur ce que produit, à l’échelle d’une nation, la concentration médiatique combinée à une ligne éditoriale militante assumée.
L’écosystème en 2025
Reprenons. Vincent Bolloré a acquis le contrôle de Vivendi (qui détient Canal+, dont fait partie CNews) en 2015. Depuis dix ans, il a progressivement transformé l’écosystème médiatique du groupe selon une ligne éditoriale identifiable : catholique conservatrice, anti-progressiste, farouchement anti-islam politique, favorable à la droite identitaire française et européenne, hostile aux mouvements écologistes, critique du présidentialisme macronien sans s’aligner sur la gauche.
Cette transformation s’est opérée en plusieurs vagues :
Première vague (2015-2017) : prise de contrôle, premiers départs de journalistes considérés comme trop à gauche ou trop indépendants. Affaires Stéphane Guillon, départ d’iTélé, suppression d’émissions critiques.
Deuxième vague (2017-2020) : repositionnement éditorial de CNews vers une ligne d’opinion assumée. Embauche d’Éric Zemmour comme chroniqueur (avant qu’il ne devienne candidat à la présidentielle 2022). Réorientation programmation des soirées vers le talk politique dur. Lancement d’émissions vedettes (L’heure des pros avec Pascal Praud, Face à l’info puis ses successeurs).
Troisième vague (2020-2024) : généralisation à l’ensemble de l’écosystème (rachat Lagardère, refonte du JDD, prise de contrôle d’Europe 1). Le JDD voit, en 2023, la grève des journalistes contre la nomination de Geoffroy Lejeune (ancien rédacteur en chef de Valeurs actuelles) à sa tête, suivi du départ massif d’une partie de la rédaction.
Quatrième vague (2024-2025) : extension internationale (CNews internationale lancée en 2024), digitalisation forte avec une présence dominante sur YouTube et les réseaux sociaux, partenariats avec d’autres médias conservateurs européens, présence aux États-Unis via des accords commerciaux.
Cet écosystème est, en 2025, parfaitement intégré : un même actionnaire, des lignes éditoriales convergentes, des personnalités qui circulent entre les supports, une promotion croisée systématique. C’est une machine de communication unifiée d’une puissance sans précédent dans l’histoire de la presse française moderne.
Le risque pour la démocratie
En quoi cela pose un problème démocratique ?
Premier risque : la concentration. La concentration médiatique n’est pas en soi illégale en France — plusieurs lois (loi de 1986, loi Léotard de 1986, dispositif anti-concentration de la loi de 2004) encadrent le phénomène mais avec des seuils peu contraignants. L’écosystème Bolloré contourne largement ces dispositifs en jouant des frontières entre presse écrite, audiovisuelle, digitale, internationale. La concentration atteinte — en termes de part d’audience cumulée, de couverture éditoriale, de capacité de réorientation politique — dépasse tout ce qu’avaient anticipé les législateurs des années 1980. Le cadre légal est, en 2025, en retard sur la réalité opérationnelle.
Deuxième risque : l’éditorialisation systématique. La distinction information / opinion, qui structure en théorie le journalisme professionnel, est progressivement dissoute dans l’écosystème Bolloré. Les journaux télévisés eux-mêmes prennent des inflexions éditoriales identifiables. Les invités politiques sont sélectionnés selon une grille militante. Les cadrages des sujets favorisent systématiquement certains angles. Cette éditorialisation n’est pas illégale, mais elle transforme progressivement le contrat informationnel entre la chaîne et le téléspectateur — qui croit recevoir une information neutre et reçoit, en réalité, un discours politique mis en forme journalistique.
Troisième risque : la fabrication d’une communauté de spectateurs. Les téléspectateurs réguliers de CNews — environ 5 millions en cumul hebdomadaire, dont 2 à 3 millions en consommation quotidienne — forment, progressivement, une communauté politique identifiable. Cette communauté partage des références, des grilles, des indignations, des certitudes. Elle se renforce elle-même par les réseaux sociaux où les spectateurs se retrouvent. Cette communauté vote — et son vote, mesurable par les sondages, est massivement orienté vers les droites identitaires (RN principalement, mais aussi Reconquête et certains segments LR). La fabrication d’une telle communauté à cette échelle, par un seul actionnaire privé, est un phénomène politique nouveau dans la France contemporaine.
Quatrième risque : l’effet sur les autres médias. Face à la pression d’audience de CNews, les autres chaînes — BFM TV, LCI, France Info — sont poussées à se repositionner. Pas toujours dans le même sens éditorial, mais avec une logique similaire de talk politique d’opinion. Cette dynamique transforme l’ensemble du paysage. Le pluralisme décline — non pas par disparition de voix, mais par uniformisation des formats et durcissement éditorial généralisé. Cette transformation est systémique. Elle ne peut être corrigée par les chaînes individuelles seules.
Pourquoi l’État français ne réagit pas
Plusieurs raisons.
Première raison : la difficulté constitutionnelle. Le droit de propriété est garanti par la Déclaration de 1789. Réguler activement le contenu éditorial d’un média privé pose des questions constitutionnelles sérieuses. Toute réforme doit respecter la liberté d’entreprise et la liberté de la presse — deux libertés constitutionnelles qui contraignent fortement l’action publique.
Deuxième raison : l’incapacité réglementaire actuelle. L’Arcom — Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique — a des pouvoirs limités. Elle peut sanctionner les manquements à l’honnêteté de l’information, à l’équilibre des points de vue, à l’interdiction des incitations à la haine. Mais ses sanctions sont peu nombreuses, peu visibles, peu dissuasives (amendes plafonnées à des seuils raisonnables pour le groupe Bolloré, qui dispose de ressources juridiques considérables). Une régulation plus active nécessiterait une réforme législative de l’Arcom — qui n’est pas à l’agenda du Parlement actuel.
Troisième raison : la peur politique. Critiquer publiquement l’écosystème Bolloré expose les dirigeants politiques à un traitement médiatique hostile dans cet écosystème — qui touche 5 millions de spectateurs hebdomadaires, soit une large fraction des électeurs potentiels. Les partis politiques préfèrent éviter le conflit direct. Cette autocensure pèse sur l’agenda législatif. Elle préserve l’écosystème de toute remise en cause sérieuse.
Quatrième raison : l’effet de cliquet. Une fois l’écosystème consolidé, le revenir en arrière deviendrait politiquement insupportable — accusations de censure, de muselage de la liberté d’expression, de chasse aux sorcières. Cette difficulté future augmente avec le temps. Plus on attend, plus la régulation devient impraticable. C’est un effet cliquet connu en sociologie politique. Il joue ici à plein.
Ce qu’il faudrait faire
Plusieurs voies possibles.
Voie n° 1 : réforme du dispositif anti-concentration. La loi devrait limiter la part qu’un seul actionnaire peut détenir, en cumul, sur l’ensemble des supports d’information (audiovisuel, presse écrite, digital, radio). Cette limite pourrait être fixée à 10 % de l’audience cumulée nationale d’information, par exemple. Au-dessus de ce seuil, des cessions obligatoires seraient imposées. Cette réforme est techniquement réalisable. Elle est politiquement explosive.
Voie n° 2 : renforcement des obligations de pluralisme. Les chaînes d’information continue devraient être astreintes à des quotas d’invités politiques équilibrés, à des temps de parole mesurés et publiés quotidiennement (pas seulement en période électorale comme aujourd’hui), à des droits de réponse effectifs pour les acteurs politiques critiqués. Ces mesures existent dans plusieurs démocraties européennes (Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas). Elles renforceraient le pluralisme. Elles sont applicables en France.
Voie n° 3 : soutien public renforcé au journalisme indépendant. L’État pourrait augmenter massivement les aides à la presse indépendante (Médiacités, Mediapart, Le Monde diplomatique, plusieurs autres), via un fonds public géré par une autorité indépendante. Ce soutien contrebalancerait la puissance financière des grands groupes. Il ne réduirait pas le pluralisme — il l’élargirait.
Voie n° 4 : éducation aux médias massive. Les citoyens devraient être équipés intellectuellement pour décoder les biais éditoriaux, les techniques d’influence, les écosystèmes médiatiques. Cette éducation doit être intégrée dans le système scolaire (collège et lycée) et complétée par des dispositifs adultes. Elle existe en germe (programme EMI – Éducation aux médias et à l’information). Elle doit être massivement renforcée.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : refonder le pluralisme structurel
La France a besoin d’une réforme structurelle du pluralisme médiatique. Pas seulement contre Bolloré — qui n’est qu’un cas particulier d’un phénomène plus large. Mais comme cadre général qui empêche, à l’avenir, qu’un seul acteur concentre une part disproportionnée de la formation de l’opinion. Cette réforme est à concevoir sérieusement. Elle suppose des juristes constitutionnalistes, des chercheurs en sciences politiques, des praticiens de la régulation. Elle est à mettre à l’agenda d’une politique sérieuse.
Deuxième intuition : protéger l’écosystème journalistique indépendant
Au-delà de la régulation, la France doit protéger activement son écosystème journalistique indépendant — médias d’investigation, revues sérieuses, presse régionale qui résiste. Cette protection passe par un fonds public d’urgence pour les médias menacés de rachat, par des aides au numérique pour les rédactions indépendantes, par une fiscalité incitative pour le journalisme d’investigation. Ces dispositifs sont à concevoir et à mettre en œuvre. Ils sont manquants en 2025.
Troisième intuition : développer une culture de la lecture critique
Au niveau citoyen, la France doit cultiver une discipline de lecture critique de tous les médias — pas seulement de CNews. Cette discipline passe par des programmes scolaires renforcés, par des dispositifs publics pour adultes, par une valorisation des médias d’investigation sérieux. Elle est exigeante. Elle est l’antidote à long terme aux machines de communication. Elle se construit lentement, sur plusieurs générations.
Conclusion : noter l’enjeu
Nous sommes le 23 décembre 2025. Dans seize mois, l’élection présidentielle française. L’écosystème Bolloré jouera, dans cette élection, un rôle qu’on commence à anticiper sérieusement — soutien d’un candidat ou d’une candidate de la droite identitaire, traitement défavorable des autres candidats, mise en avant systématique de thématiques identitaires et sécuritaires au détriment des sujets sociaux ou écologiques. Cette influence est prévisible. Elle a été préparée depuis dix ans, méthodiquement, légalement, intelligemment.
Ce qui interroge, ce n’est pas le droit d’un actionnaire à organiser ses médias selon sa vision. C’est l’incapacité collective de la République française à anticiper les effets démocratiques d’une telle concentration éditoriale, à y répondre par des mécanismes adaptés, à protéger le pluralisme. Cette incapacité est un héritage de soixante-dix ans de cadre légal pensé pour un monde médiatique différent du nôtre.
J’écris cette tribune pour qu’on note. Pour que ceux qui regarderont, en 2030 ou 2035, la séquence française des années 2020 puissent constater : quelqu’un avait pointé, à l’époque, ce que la concentration médiatique faisait à la formation de l’opinion politique nationale. Pas par hostilité personnelle. Par exigence d’analyse. Par souci des conditions matérielles du débat démocratique. Par attachement à la pluralité des voix.
Cette pluralité ne se défend pas par décret. Elle se défend par des choix politiques concrets, du courage législatif, des financements publics dirigés vers des supports indépendants, de l’éducation aux médias. Toutes ces actions sont possibles. Aucune n’est à l’agenda du gouvernement actuel. Toutes seront, je l’espère, à l’agenda de gouvernements futurs.
Lisez bien. La démocratie française ne tient pas à la qualité de ses politiques. Elle tient à la qualité de la conversation publique qui les choisit. En 2025, cette conversation est en train de se rétrécir sous le poids d’un écosystème médiatique concentré. À nous d’écrire les bases d’un retour à un pluralisme vivant — qui ne tombe pas dans le contraire (la censure d’opinions qui ne nous plaisent pas), mais qui construit, sur la durée, les conditions matérielles d’une démocratie sérieuse.
Pour aller plus loin
- Loi du 30 septembre 1986 sur la liberté de communication, telle que modifiée
- Rapports annuels de l’Arcom (anciennement CSA) sur le pluralisme et l’honnêteté de l’information
- Julia Cagé — Sauver les médias : capitalisme, financement participatif et démocratie, Seuil, 2015
- Patrick Eveno — Histoire de la presse française, Flammarion, 2012 et révisions
- Pierre Rimbert — Libération, de Sartre à Rothschild, Raisons d’agir, 2005
- Acrimed — Critiques permanentes des médias
- Dossiers du Médiateur de l’Information (Radio France, France Télévisions)
Tribune publiée au lendemain de la diffusion d’une capture de commentaires de spectateurs de CNews. Versée au corpus Coalition Nationale.
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