Le pass sanitaire vient d’être suspendu. Deux ans après le premier confinement, la parenthèse se referme — du moins en apparence. C’est le moment de faire ce que personne, dans la classe politique, ne veut faire sérieusement : un bilan. Non pas un bilan comptable des morts et des courbes, mais un bilan de ce que cette séquence a révélé de l’État français. Car une crise ne crée pas les faiblesses d’un pays : elle les met à nu.
Première vérité mise à nu : la perte de compétence opérationnelle. Souvenez-vous des masques, au tout début. Un grand pays industriel, doté d’une administration réputée, incapable de produire, de stocker et de distribuer un objet en tissu. J’avais écrit à l’époque que ce n’était pas un détail logistique, mais le symptôme d’un État qui a délégué, externalisé, oublié de faire — et découvert, dans l’urgence, qu’il ne savait plus. La crise a confirmé ce diagnostic à grande échelle : nous savons réglementer, communiquer, sanctionner ; nous avons désappris à produire et à exécuter.
Deuxième vérité : la dépendance stratégique. Masques, principes actifs, tests, composants : nous avons découvert que notre autonomie n’était qu’une fiction confortable, et que des chaînes d’approvisionnement lointaines tenaient notre santé entre leurs mains. Cette leçon dépasse de loin le Covid. Elle vaut pour l’énergie, pour l’industrie, pour le numérique. La souveraineté n’est pas un slogan identitaire : c’est la capacité concrète de tenir quand le monde se referme.
Troisième vérité, la plus inquiétante pour moi : la facilité avec laquelle nous avons gouverné par l’exception. Deux ans durant, les décisions majeures qui réglaient la vie de soixante-sept millions de personnes se sont prises dans un format resserré, à huis clos, par voie réglementaire, le Parlement réduit à enregistrer. Je ne juge pas l’urgence : au commencement, l’urgence justifie qu’on tranche vite. Je m’inquiète de l’habituation à l’exception, de cette aisance prise à se passer du débat, de cette idée insidieuse qu’en cas de crise la démocratie serait un luxe. Car il y aura d’autres crises. Et l’État aura gardé en mémoire qu’il est plus simple de décréter que de convaincre.
Quatrième vérité : l’économie du « quoi qu’il en coûte ». On a soutenu, à juste titre, une économie mise sous cloche. Mais on a aussi installé l’idée qu’il existait un argent magique, sans contrepartie, sans lendemain. Cet argent a une facture, et elle se présentera — en inflation, en dette, en marges de manœuvre perdues pour les crises suivantes. Le « quoi qu’il en coûte » était une réponse de court terme ; il ne peut pas tenir lieu de doctrine économique.
Et puis il y a la fracture. Le pays est sorti de cette séquence plus divisé qu’il n’y était entré : entre ceux qui ont obéi et ceux qui ont douté, entre les territoires, entre les générations. La contrainte a tenu le pays à court terme ; elle l’a fissuré à long terme. La défiance que je redoutais à l’été 2021 est là, installée, et elle ne se refermera pas avec le pass.
Je ne tire pas de cette séquence un réquisitoire contre la science, ni un éloge du désordre. J’en tire une exigence de lucidité. Un grand pays doit savoir produire ce dont il a besoin, tenir sa souveraineté, délibérer même dans l’urgence, et compter son argent. Le Covid n’a rien inventé de nos faiblesses : il les a éclairées d’une lumière crue. La seule faute impardonnable, désormais, serait de refermer la parenthèse sans en avoir rien appris.
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