Tribune · 18 décembre 2018

Gilets jaunes, ou la France qui s’épuise pendant que le monde avance

Rétrospective

Nous sommes le 18 décembre 2018. L’Acte V des Gilets Jaunes s’est déroulé samedi dernier — environ 66 000 manifestants en France selon le ministère de l’Intérieur, après 290 000 le 17 novembre lors de l’Acte I. Le mouvement s’essouffle, dit-on. Comprenez : il faiblit en chiffres bruts, mais il s’enracine en profondeur. Il s’installe sur les ronds-points, dans les conversations de couloir, dans les regards inquiets des cadres en province, dans la fatigue manifeste des forces de l’ordre, dans la tension à peine masquée des préfectures. Le pays est dans un état que je n’ai pas connu depuis longtemps : ni en révolution, ni en paix, mais dans cette zone grise inquiétante où plus rien ne fonctionne normalement sans que quelque chose s’effondre franchement.

Permettez-moi de partager avec vous une réflexion qui me trotte dans la tête depuis plusieurs jours. Le mouvement des Gilets Jaunes, vu de France, occupe l’intégralité du débat public. C’est légitime — c’est notre pays, c’est notre démocratie qui se tend, c’est notre quotidien qui s’arrête le samedi. Mais le mouvement vu d’ailleurs — vu depuis Singapour, depuis Séoul, depuis Doha, depuis Berlin, depuis Bangalore — raconte une histoire un peu différente. Une histoire moins flatteuse. L’histoire d’un grand pays vieillissant qui s’épuise dans ses convulsions internes pendant que d’autres pays, plus jeunes, plus disciplinés, plus stratégiques, avancent de plusieurs années chaque semaine.

C’est de ce double point de vue — vu de France et vu d’ailleurs — que je voudrais regarder ce qui nous arrive. Parce qu’il y a deux scénarios qui s’ouvrent devant nous, et le choix est plus serré qu’on ne le pense.

Acte V, deux jours après : où en est-on vraiment ?

Reprenons. Le 17 novembre 2018, plus de 280 000 personnes se mobilisent dans toute la France, à l’appel d’aucun parti, d’aucun syndicat, d’aucune fédération organisée. Une pétition lancée en mai par une automobiliste de Savoie, Priscilla Ludosky, contre la hausse du prix des carburants. Une vidéo virale de Jacline Mouraud fin octobre. Et puis ce mouvement de Gilets jaunes — vêtements obligatoires de sécurité routière dans toutes les voitures françaises depuis 2008, symbole donc accessible à n’importe quel automobiliste, immédiatement identifiable, sans inscription, sans cotisation, sans appartenance préalable. La forme de la mobilisation est elle-même un manifeste : c’est tout le monde qui peut conduire, c’est-à-dire l’écrasante majorité du pays hors grandes métropoles. Cette base sociologique est inédite depuis longtemps.

L’Acte II le 24 novembre, environ 166 000 manifestants ; les premières images des Champs-Élysées en désordre. L’Acte III, le 1er décembre, c’est l’irruption de la violence : l’Arc de Triomphe profané, des vitrines défoncées sur les Champs, des voitures incendiées, et la police complètement débordée le matin avant de reprendre la main, durement, dans l’après-midi. L’image de cette journée a fait le tour du monde. L’Acte IV, le 8 décembre, environ 136 000 manifestants : moins en nombre mais plus militarisé, le pouvoir ayant déployé des moyens considérables pour empêcher une répétition du 1er décembre. Et le 10 décembre, l’allocution présidentielle d’Emmanuel Macron — la première grande prise de parole solennelle depuis le début de la crise — annonçant un ensemble de mesures dont une augmentation du SMIC à hauteur de 100 euros par mois pour les salariés au SMIC, la défiscalisation des heures supplémentaires, l’exonération de CSG pour les retraités gagnant moins de 2 000 euros, et le lancement d’un futur Grand Débat National.

Cinq jours plus tard, l’Acte V s’est tenu samedi : 66 000 personnes selon les chiffres officiels, dans toute la France. Les Champs-Élysées étaient quasiment vides à mi-journée. Le mouvement, dans sa forme parisienne de manifestation centrale, s’érode. Mais sur les ronds-points partout dans le pays, les Gilets jaunes restent installés. Les barrages filtrants continuent. La parole populaire continue de s’exprimer, sur les places, dans les cafés, sur les radios locales. Et le mouvement, partout, reformule la même demande : écoutez-nous, vraiment, sur la durée, et pas pour quinze minutes télévisées.

Voilà, factuellement, où nous en sommes. Le mouvement n’est pas vaincu. Il est juste passé d’une forme spectaculaire à une forme installée. Et c’est probablement, pour le pouvoir actuel, la situation la plus inconfortable possible — parce qu’on peut réprimer un mouvement spectaculaire, on ne réprime pas une fatigue collective.

Pendant ce temps, ailleurs, on planifie

Je voudrais maintenant changer de focale. Mettons la France de côté pour un instant et regardons l’extérieur.

Pendant qu’en France on gère, depuis cinq semaines, un mouvement social interne avec une combinaison de répression policière, de communication tactique et de mesures d’urgence à plusieurs milliards, qu’est-ce qui se passe ailleurs ?

Au Vietnam, le gouvernement vient d’annoncer son plan stratégique 2030 pour l’industrie manufacturière, ciblant explicitement le textile, l’électronique et l’assemblage automobile, avec une enveloppe estimée à 50 milliards de dollars sur dix ans. En Inde, l’État du Maharashtra signe un partenariat majeur avec plusieurs constructeurs automobiles asiatiques pour devenir une plateforme régionale de l’électrification du véhicule. En Chine, le programme Made in China 2025 avance à un rythme que nos services de renseignement économique observent avec une inquiétude croissante : robotique, intelligence artificielle, semi-conducteurs, énergie nucléaire de quatrième génération. En Corée du Sud, on lance un programme national sur l’hydrogène vert qui mobilise une coalition d’industriels comme on n’en a plus vu en France depuis trente ans. À Singapour, le ministère du Développement économique publie ce mois-ci ses orientations sur la finance verte, la biotech et l’infrastructure portuaire intelligente. À Doha, à Riyad, les fonds souverains continuent de structurer des investissements à très long terme dans la diversification post-pétrole — l’éducation, la santé numérique, la logistique, le tourisme premium, l’agriculture de pointe en milieu désertique. Au Rwanda, où l’on ne va pas souvent regarder, le gouvernement Kagame finalise un plan d’urbanisation très avancé pour Kigali — fibre optique généralisée, paiement mobile, cartes biométriques. Au Maroc, l’usine Renault de Tanger sort sa millionième voiture en cinq ans.

Je vous épargne la suite, qui irait jusqu’au Bangladesh, jusqu’au Brésil de Lula nouvellement réélu, jusqu’à l’Indonésie qui prépare sa nouvelle capitale à Bornéo, et jusqu’à plusieurs dizaines d’autres pays qui, eux aussi, ont leurs problèmes — souvent immenses — mais qui consacrent l’essentiel de leur énergie politique à anticiper. À préparer. À construire.

Ce ne sont pas tous des modèles. Plusieurs de ces régimes posent de réelles questions démocratiques et sociales, je ne suis pas là pour les vanter. Mais ils ont un point commun, et ce point commun nous éclaire sur ce qui nous arrive : ils mettent leur énergie nationale sur leurs vingt prochaines années, pas sur leurs cinq dernières semaines.

La France, en cette fin 2018, fait l’inverse exact. Nous mettons notre énergie nationale sur les cinq dernières semaines, et nos vingt prochaines années sont sacrifiées par défaut d’attention. Et nous le faisons sans même nous en rendre compte. Chaque samedi, des dizaines de millions de Français sont scotchés à BFM TV, sur des images de Paris, sur des analyses politiques de plateau, sur des polémiques anecdotiques — pendant que notre industrie continue de perdre 30 000 emplois par an, que notre balance commerciale s’enfonce, que notre dette publique frôle 100 % du PIB, et que notre capacité d’investissement industriel se réduit comme peau de chagrin.

Le tweet que j’ai posté il y a deux jours et que j’assume pleinement — « pendant qu’en France on gère la situation avec les Gilets Jaunes, les pays musulmans prennent 30 ans d’avance » — n’était pas une provocation. C’était un constat sec. Et le mot « pays musulmans » dans cette phrase pourrait être remplacé par « pays asiatiques », « pays africains », « pays sud-américains », « pays scandinaves » — l’idée est la même. Les pays qui travaillent prennent de l’avance, et nous prenons du retard. Pas parce qu’ils sont fondamentalement meilleurs. Parce qu’ils sont ailleurs. Ailleurs dans leur calendrier mental. Ailleurs dans la hiérarchie qu’ils accordent à leurs propres affaires intérieures.

La police politique, ou la fin du contrat civil

Je veux parler maintenant d’un autre aspect de cette crise, qui me trouble profondément depuis cinq semaines : la transformation observable, sous nos yeux, de la police française.

Je connais des policiers. J’ai des amis dans cette institution. Je sais le respect qu’on leur doit, je sais la difficulté de leur métier, je sais la pression à laquelle ils sont soumis. Ce que je dis ici ne les met pas en cause individuellement. Ce que je dis met en cause la transformation institutionnelle qu’on leur impose.

En cinq semaines, on a vu l’usage massif d’armes intermédiaires — lanceurs de balles de défense, grenades de désencerclement, grenades lacrymogènes — dans des conditions qui auraient été impensables il y a dix ans dans un contexte de maintien de l’ordre démocratique. Plusieurs dizaines de personnes ont été blessées gravement. Des manifestants ont perdu un œil. D’autres ont perdu une main. Des journalistes ont été touchés. Le doctrine française d’usage de la force semble glisser, sous nos yeux, vers une logique de militarisation que d’autres démocraties ont abandonnée depuis longtemps. L’Allemagne ne tire pas de LBD sur ses manifestants. Le Royaume-Uni en a banni l’usage en métropole. Les Pays-Bas, idem. Et nous, nous généralisons.

Ce que cette militarisation produit est lourd, et probablement durable. Elle produit, dans les esprits, l’image d’une institution non plus là pour protéger les citoyens, mais là pour les encadrer. Une police politique, au sens strict du terme — c’est-à-dire une police au service de l’ordre politique en place, et non au service de l’ordre social commun. Cette dérive sémantique est en train de s’installer dans la conscience populaire française, et il faudra des années pour la réparer. Si jamais elle se répare.

J’aime à rappeler ceci : un policier, quand il a affaire à des civils non armés, non formés au combat, désarmés, parfois âgés, parfois en surpoids, parfois simplement présents par hasard, il n’a aucun mérite à les frapper. Aucun. Il est armé, formé, protégé. Sa force est mille fois supérieure. Le mérite, dans un État de droit, est ailleurs : c’est la capacité à retenir sa force, à dialoguer, à apaiser, à prendre des risques pour ne pas en faire prendre. La police française, sous l’effet du commandement politique et de l’entraînement actuel, perd cette compétence. Et chaque samedi, elle la perd un peu plus.

Cette dégradation a un coût. Pas seulement pour les blessés, qui se compteront en milliers à la fin du cycle. Pas seulement pour les policiers eux-mêmes, qui rentrent chez eux exténués, mentalement détruits, parfois en arrêt de travail durable, parfois en bordure du suicide professionnel. Pas seulement pour les budgets, qui vont exploser sous l’effet des indemnisations, des contentieux, des reclassements. Le coût principal est ailleurs : il est dans le rapport de confiance entre les Français et leurs institutions régaliennes. Ce rapport est en train de se fracasser sous nos yeux. Et un rapport de confiance régalien fracassé, ça met une génération à se reconstruire.

Macron a parlé. Mais a-t-il entendu ?

Le 10 décembre, le président de la République a prononcé une allocution attendue par tout le pays. Il a annoncé des mesures d’environ 10 milliards d’euros, ce qui n’est pas rien — pour le SMIC, pour les heures supplémentaires, pour la CSG des petits retraités. Ces mesures sont, dans leur principe, légitimes. Elles concernent les bons publics. Elles ne règlent pas tout, mais elles desserrent l’étau pour quelques millions de personnes.

Le problème n’est pas le contenu des mesures. Le problème est la manière. Et la manière, ici, dit énormément sur l’état de notre démocratie représentative.

Premier point : ces mesures ont été annoncées sous la pression du désordre, pas sous l’effet d’une délibération démocratique. Pendant quatre semaines, les Gilets Jaunes ont demandé l’écoute. Pendant quatre semaines, ils ont reçu pour réponse, soit le silence, soit la condescendance, soit l’invitation à passer leur tour. Et c’est uniquement lorsque les Champs-Élysées ont été défoncés et que l’Arc de Triomphe a été profané qu’un président de la République a daigné parler aux Français. Cette séquence est grave. Elle signifie, dans la grammaire muette des institutions, que la voie démocratique normale ne fonctionne plus. Que pour être entendu, il faut casser. Et c’est un message terrible à envoyer à un peuple.

Deuxième point : les mesures annoncées ne sont accompagnées d’aucune vision. Aucun récit. Aucun projet de pays. Elles sont strictement défensives : je vous donne ça pour que vous arrêtiez de me déranger, et on parlera de la suite plus tard, dans un grand débat dont je vous dirai ultérieurement les modalités. Le grand débat national annoncé, à supposer qu’il ait lieu sérieusement, ne pourra pas se substituer à ce qui manque vraiment : un projet politique de long terme, posé, défendu, négocié. Macron a, en 2017, fait une campagne sur un certain nombre de promesses. Plusieurs ont été tenues. D’autres pas. Mais ces promesses n’étaient pas, dans l’ensemble, un projet de pays. C’était une plateforme technocratique. Et ce que le pays demande, ce n’est pas une plateforme technocratique. C’est un cap. Une direction. Une étoile.

Troisième point : on a vu, dans les jours qui ont suivi l’allocution, le gouvernement appliquer ces mesures dans la précipitation, avec des hésitations sur le périmètre exact, des arrêtés mal rédigés, des rectifications publiques, des tweets contradictoires entre Matignon et Bercy. Cela donne l’impression — terrible — d’un État qui improvise. Pas seulement sur le timing. Sur le fond. Et un État qui improvise sur le fond ne se rétablit pas vite dans l’estime de ses propres citoyens.

Le mouvement n’est pas le problème — l’État est le problème

Je veux écrire cette phrase clairement, parce qu’elle me paraît essentielle : le mouvement des Gilets Jaunes n’est pas le problème de la France. C’est l’État français qui est le problème.

Le mouvement est, factuellement, un symptôme. Un symptôme parfaitement explicable : une fraction importante du pays — les classes moyennes et populaires de province, hors grandes métropoles, dépendantes de leur voiture pour aller travailler, à peine éligibles aux aides sociales et plus du tout aux services publics, voyant la dépense fiscale se concentrer sur d’autres priorités — a fini par dire stop. Cette fraction a été méprisée pendant des décennies. Elle a vu les écoles publiques se déliter, les bureaux de poste fermer, les sous-préfectures se vider, les hôpitaux locaux fusionner ou disparaître, les commerces de centre-ville mourir. Et pendant ce temps-là, on lui demandait de payer davantage de carburant pour financer la transition écologique. Vous mettez bout à bout cinq couches d’humiliation discrète, et vous obtenez un mouvement social inédit.

L’État, devant cela, aurait dû avoir trois capacités. Premièrement, anticiper — c’est-à-dire détecter, dans les mois qui ont précédé, les signaux faibles d’une révolte d’ampleur en gestation, par une remontée d’information préfectorale digne de ce nom. Cette anticipation n’a pas eu lieu. Deuxièmement, écouter dès les premiers jours, à un niveau politique élevé, sans condescendance, sans étiquetage. Cette écoute n’a pas eu lieu. Troisièmement, répondre avec un projet politique cohérent, et pas avec des chèques d’urgence. Cette réponse n’a pas encore eu lieu.

Sur ces trois plans, l’État français a échoué. Et cet échec n’est pas un échec de circonstance. C’est un échec structurel. Le pays s’est doté, depuis trente ans, d’une machine administrative et politique d’une lourdeur extraordinaire, d’une lenteur paralysante, et d’une déconnexion croissante avec la France des territoires. Cette machine, en l’état, n’est plus capable de remplir sa fonction première : gouverner. Elle gère. Elle communique. Elle réagit. Elle ne gouverne plus.

Quatre intuitions pour sortir de cet hiver

Je terminerai en posant, comme j’ai pris l’habitude de le faire, quelques intuitions. Elles ne forment pas un programme. Elles forment une direction.

Première intuition : anticiper plutôt que réprimer

Un État moderne doit voir venir ses crises. Pour cela, il a besoin de capteurs — des préfets en territoire, des sociologues écoutés au sommet de la chaîne politique, des données économiques et sociales agrégées en continu, des instances de dialogue informel avec les corps intermédiaires. La France a démantelé ces capteurs depuis trente ans. Elle les a remplacés par des sondages d’opinion, des notes de communication, et des conseils stratégiques. Ce n’est pas suffisant. Il faudra reconstruire un véritable système de remontée des tensions sociales. Pas pour réprimer plus efficacement. Pour prévenir.

Deuxième intuition : inventer des outils démocratiques modernes

Les Gilets Jaunes demandent à être écoutés. Pas pendant un mois, pas dans un grand débat ponctuel. De manière continue. Sur la durée. Avec des outils qui le permettent. Cela suppose d’inventer des dispositifs démocratiques qui n’existent pas aujourd’hui en France : des plateformes numériques de consultation permanente, des budgets participatifs élargis, des référendums d’initiative populaire encadrés, des conventions citoyennes thématiques, des conseils citoyens locaux dotés de pouvoirs effectifs. Plusieurs démocraties européennes — la Suisse, la Belgique flamande, l’Estonie — ont posé les briques de ce qu’il faut inventer. La France, qui aurait dû être pionnière sur ce sujet, est à la traîne. Il y a là un chantier politique de très grande ampleur, qui pourrait redonner sens à notre République.

Troisième intuition : démilitariser la réponse aux mouvements sociaux

La réponse policière aux Gilets Jaunes est un échec stratégique, politique et humain. Il faut, à brève échéance, reconfigurer la doctrine française de maintien de l’ordre : retrait progressif des armes intermédiaires les plus dangereuses, formation accrue au dialogue et à la désescalade, prise en charge sérieuse des troubles psychiques des forces de l’ordre exposées, et surtout réaffirmation politique du principe : un policier sert l’État de droit, pas le pouvoir politique du moment. Une police républicaine. Pas une police présidentielle. Pas une police de classe. Une police au service du contrat civil.

Quatrième intuition : reconstruire la souveraineté économique

La colère des Gilets Jaunes contre le prix du carburant cache une colère plus profonde : celle d’un pays qui sent qu’il n’a plus la main sur son destin économique. Que les choix sont faits ailleurs, à Bruxelles, à New York, à Pékin, à Riyad. Qu’on lui impose une transition énergétique sans lui donner les moyens de la financer. Qu’on lui demande de payer pour des règles qu’il n’a pas écrites. Cette colère est légitime. Y répondre suppose un grand chantier de re-souveraineté économique : reconstruire des filières industrielles stratégiques, réinvestir dans la formation professionnelle, redonner aux territoires des marges d’action fiscales, planifier — oui, planifier — sur quinze à vingt ans, comme le font les autres grandes économies de la planète.

Cinquième intuition : une autre voie politique est possible

Je le dis chaque fois, et je le redis ici, parce que c’est probablement le seul fil rouge utile à tirer de cette séquence : la fausse alternative entre Macron et Le Pen, entre technocratie centriste et nationalisme identitaire, est un piège pour la France. Aucune de ces deux propositions politiques ne sait répondre à ce que les Gilets Jaunes demandent. La première les méprise. La seconde les instrumentalise. Une troisième voie est possible, à inventer, à construire, à porter. Une voie qui dirait : nous prenons au sérieux la souffrance sociale, nous prenons au sérieux la nécessité industrielle, nous prenons au sérieux la demande démocratique, et nous bâtissons un projet de pays qui les combine, sans céder ni à la facilité technocratique, ni à la facilité identitaire. Cette voix n’existe pas aujourd’hui dans le paysage politique français. Elle existera. Les semaines que nous vivons en accélèrent l’impérieuse nécessité.

Conclusion : il est encore temps. Mais le temps presse

Je voudrais finir sur une note qui n’est pas pessimiste, parce que je ne crois pas que la France soit perdue. Elle est blessée, elle est fatiguée, elle est désorientée — mais elle n’est pas perdue. Le mouvement des Gilets Jaunes lui-même est, à sa manière, le signe d’une vitalité démocratique. Un pays qui se mobilise est un pays qui croit encore qu’il peut peser. Un pays qui ne se mobilise plus est un pays qui a renoncé. Nous n’en sommes pas là. Loin de là.

Il y a, dans cette mobilisation, une énergie qu’il faut entendre. Pas seulement pour répondre à ses revendications immédiates — celles-là sont importantes, mais limitées dans le temps. Pour entendre, surtout, ce qu’elle dit sur l’état du pays. Le pays nous dit qu’il veut être respecté. Qu’il veut peser sur ses choix. Qu’il veut être inclus dans le récit national, pas regardé de haut. Qu’il veut comprendre où on l’emmène, et qu’il refuse qu’on l’emmène ailleurs sans son avis. Ces demandes sont saines. Elles sont, en démocratie, fondatrices.

Si le pouvoir actuel les entend, il y a une vraie chance que la France se redresse, plus rapidement qu’on ne le croit. Si le pouvoir actuel les ignore, on entre dans une phase plus longue, plus dure, plus dangereuse. Et le risque réel — celui que je redoute, et que je crois lucidement possible — est que le pays se résigne à confier sa colère à des forces politiques qui ne lui apporteront rien, mais qui auront eu le mérite de paraître l’écouter.

Lisez bien. Les Gilets Jaunes ne sont pas le problème. Ils sont le symptôme. Et tant qu’on regarde le symptôme sans regarder la maladie, on ne soignera rien. La France est malade de la déconnexion entre ses élites politiques, ses institutions, et ses territoires. Cette maladie a un nom — plusieurs noms. Elle a aussi des traitements. Encore faut-il que quelqu’un, quelque part, ait le courage de poser un diagnostic honnête, et le talent politique de proposer une thérapie. Cela viendra. Tôt ou tard. C’est même la seule certitude que je puisse avoir, en ce 18 décembre 2018, alors qu’il commence à neiger sur Paris.

Bref. Soyons sérieux, nous, en attendant. Continuons d’écouter. Continuons de comprendre. Continuons de noter ce qui se passe, avec précision, sans cabotinage. Ces semaines comptent. Et nous y reviendrons.

Pour aller plus loin

  • Le Monde — Dossier Gilets jaunes, novembre-décembre 2018
  • INSEE — France, portrait social, édition 2018
  • Cour des comptes — Rapport sur la situation et les perspectives des finances publiques, juin 2018
  • Jérôme Fourquet — L’archipel français, premiers travaux préparatoires (publication 2019)
  • Allocution du président de la République, 10 décembre 2018
  • Défenseur des droits — Communiqué sur les violences policières liées aux mouvements sociaux, décembre 2018
  • Made in China 2025 — Document officiel du Conseil d’État chinois, traduction française disponible
  • Vision 2030 — Plan national du Royaume d’Arabie Saoudite, présentation officielle

Tribune écrite en réaction à l’Acte V des Gilets Jaunes du 15 décembre 2018 et à l’allocution présidentielle du 10 décembre. Versée au corpus Coalition Nationale dans le cadre du travail d’archive éditoriale en cours.

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