Tribune · 4 juillet 2020

Laïcité, le mot qui change de sens — et pourquoi cela devrait nous inquiéter

Rétrospective

Permettez-moi de poser une formule, que je sais provocante, mais que j’assume, et que je vais tenter d’argumenter calmement dans ce qui suit.

En 2020 en France, un dirigeant politique qui place la laïcité au cœur explicite de ses valeurs déclarées, dans la majorité des cas, ne parle pas de la loi de 1905 — il parle de l’islam.

Cette formule heurte. Elle heurte parce que la laïcité est, en France, un mot sacré. Elle heurte parce qu’elle paraît accuser de duplicité tout un personnel politique qui se réclame sincèrement de la République. Elle heurte parce qu’elle paraît assimiler la défense de la laïcité à une islamophobie déguisée. Je comprends ces réactions. Je voudrais quand même tenter de défendre ma formule. Parce qu’à mes yeux, elle décrit une réalité civique grave que nous traversons, et que personne, dans la classe politique française, n’a le courage de poser.

Nous sommes le 4 juillet 2020. Hier soir, Édouard Philippe a quitté Matignon. Jean Castex prend sa suite. Le remaniement va se poursuivre dans les jours à venir. Plusieurs ministres clés vont être nommés ou confirmés. Et dans toutes les premières déclarations publiques que j’ai écoutées depuis hier, j’ai entendu le même mot. Laïcité. Laïcité. Laïcité. Castex hier soir, à Matignon. Schiappa en interview ce matin. Le Maire dans une dépêche. Des sénateurs LREM dans les couloirs du Palais du Luxembourg. La laïcité est désormais le mot-pivot d’un gouvernement qui se cherche un cap. Et le sujet sous-jacent à chaque mention, systématiquement, c’est l’islam pratiqué par les Français musulmans.

Voilà ce que je voudrais examiner aujourd’hui. Pas le mot lui-même — qui est noble, et qui mérite d’être défendu pour ce qu’il a vraiment été. Mais sa transformation. Et ce que cette transformation dit de la séquence politique dans laquelle nous entrons.

Ce que la laïcité a été

Reprenons l’histoire courte. La loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État est, dans la longue histoire politique européenne, un acte de pacification religieuse remarquable. Elle clôt soixante ans de bataille entre catholiques et anticléricaux, après le siècle agité 1789-1905. Elle pose une règle, et une seule : l’État ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. En contrepartie, chacun est libre d’exercer sa religion dans le respect de l’ordre public.

Cette règle est d’une simplicité magnifique. Elle ne discrimine aucune religion. Elle ne s’oppose à aucune religion. Elle organise la neutralité de l’État — pas la neutralité du citoyen. L’État ne se mêle pas du fait religieux, sauf pour garantir la liberté de tous. Le citoyen, lui, est libre d’être catholique, juif, protestant, orthodoxe, musulman, agnostique, athée, indifférent, et même de changer de religion plusieurs fois dans sa vie. Le citoyen est aussi libre, dans l’espace public, de manifester ouvertement sa pratique : aller à la messe, porter une kippa, porter une croix, porter un voile, faire le Ramadan, faire le Yom Kippour, faire le Carême, prier dans son jardin, sortir de la mosquée à 14h, organiser une procession religieuse autorisée.

Ce que la laïcité de 1905 interdit, c’est très précis. Elle interdit à l’État de salarier des ministres du culte (sauf situations particulières — Alsace-Moselle, aumôneries militaires et pénitentiaires, écoles privées sous contrat). Elle interdit à l’État de favoriser une religion par rapport à une autre. Elle interdit aux agents de l’État — pas aux citoyens, aux agents de l’État — d’arborer des signes religieux dans l’exercice de leurs fonctions. Elle interdit l’emprise des religions sur les institutions républicaines.

Cette laïcité-là est protectrice. Elle protège les croyants contre l’État. Elle protège l’État contre les Églises. Elle protège toutes les religions entre elles. Elle a fonctionné, en gros, pendant un siècle. Avec des tensions, des affaires, des révisions ponctuelles, mais sans rupture majeure. C’est, je le redis, l’une des plus belles inventions politiques européennes du XXe siècle.

Ce que la laïcité est en train de devenir

Que se passe-t-il depuis vingt ans, et de manière accélérée depuis 2015 ?

Le mot laïcité est en train de glisser, dans le débat public français, vers un sens nouveau. Ce sens nouveau n’est plus la neutralité de l’État et la liberté du citoyen. C’est la lutte de la République contre les religions visibles — et plus précisément, contre l’islam visible —, même quand cette visibilité s’exerce dans l’espace public et dans le respect de l’ordre public.

Le glissement est documentable, étape par étape. En 2004, la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école — justifiable, parce qu’elle concerne l’école publique, qui est un service de l’État. En 2010, la loi sur la dissimulation du visage dans l’espace public — discutable, parce qu’elle sort de l’enceinte des services publics pour viser des comportements dans la rue. En 2011, les recommandations du HCI sur l’université — rejetées heureusement, mais qui auraient marqué un nouveau seuil. En 2014-2016, la séquence burkini — cassée par le Conseil d’État, mais qui révèle un appétit du pouvoir municipal pour étendre la laïcité à la plage. En 2018-2019, les débats sur les sorties scolaires accompagnées par des mères voilées — escalade. En 2020 aujourd’hui, la rhétorique de séparatisme qui se met en place, sous laquelle on rangera bientôt toute manifestation visible de l’islam, fût-elle légale.

À chaque étape, le mot laïcité est mobilisé. À chaque étape, il dit moins ce qu’il a dit en 1905, et plus ce qu’il dit maintenant : quelque chose qui doit aller chercher l’islam là où il est visible. Cette dérive sémantique n’est pas une opinion. Elle est factuelle. Elle se mesure dans les énoncés ministériels, dans les programmes politiques, dans les amendements parlementaires, dans les questions au gouvernement, dans la presse. La laïcité de 2020 n’est pas la laïcité de 1905. Elle est devenue autre chose. Et cette autre chose pose un problème.

Comment reconnaître un dirigeant qui glisse

Posons une grille de lecture pratique. Quand un dirigeant politique français parle de laïcité en 2020, il y a deux usages possibles.

L’usage de 1905 — celui de la séparation, de la neutralité, de la protection. Dans cet usage, le dirigeant parle de la laïcité comme d’un cadre qui protège toutes les religions également. Il l’invoque pour défendre des budgets de cultes minoritaires, pour rappeler l’égalité de traitement, pour s’opposer à des financements publics confessionnels. Il l’invoque aussi pour la défense des chrétiens d’Orient persécutés, pour la défense des Yézidis, pour la défense de la liberté de croire et de ne pas croire en France. Cet usage est cohérent, équilibré, protecteur.

L’usage de 2020 — celui qui est en train de s’installer. Dans cet usage, le dirigeant ne parle pratiquement jamais des autres religions. Il ne s’inquiète pas, par exemple, de l’expansion des évangélismes pentecôtistes en France, qui prosélytisent activement et organisent des grands rassemblements visibles dans l’espace public. Il ne s’inquiète pas des écoles catholiques sous contrat dont certaines enseignent des contenus ouvertement antiscientifiques. Il ne s’inquiète pas des écoles juives privées hors contrat dont certains enseignements peuvent poser question. Il ne s’inquiète pas, plus globalement, du fait religieux en lui-même. Il ne s’inquiète que de l’islam, et il l’évoque systématiquement sous le terme laïcité. C’est ce systématisme qui révèle le glissement. Pas le contenu de chaque déclaration isolée. La récurrence. La direction du regard. Le silence sélectif.

Voilà la grille. Un dirigeant qui parle de laïcité et qui parle de toutes les religions défend la laïcité de 1905. Un dirigeant qui parle de laïcité et qui ne parle, en pratique, que d’islam, défend autre chose. Il défend une politique de contention de l’islam visible dans l’espace public, sous couvert d’un mot qui sert de paravent.

Ce paravent est efficace, politiquement. Parce qu’il permet de dire des choses que la pure islamophobie ne pourrait pas dire en clair. Il permet d’attaquer des comportements légaux — porter un voile, organiser une réunion non-mixte associative, manger halal, demander un horaire de piscine adapté — en les présentant comme atteintes à la laïcité. Or, en droit strict, aucun de ces comportements n’est une atteinte à la laïcité de 1905. Tous sont des comportements de citoyens libres dans l’espace public, qui ne contreviennent à aucune loi. Mais le glissement sémantique les transforme en menaces. Et la menace appelle des défenses — c’est-à-dire de nouvelles lois, de nouvelles régulations, de nouvelles surveillances, qui ont toutes en commun de cibler un seul groupe de citoyens.

Le piège pour la République

Cette dérive sémantique est, à mes yeux, un piège pour la République elle-même. Pour trois raisons.

Première raison : elle abîme un trésor. La laïcité de 1905, je l’ai dit, est l’une des plus belles inventions politiques du XXe siècle européen. C’est un bien commun. Une fois ce mot transformé en arme, il ne peut plus servir aussi de bouclier. Une fois qu’on l’a chargé de la connotation contre l’islam, on ne peut plus l’utiliser pour défendre, par exemple, l’égalité de traitement de toutes les religions, ni pour s’opposer à un financement confessionnel particulier, ni pour protéger une école laïque contre une pression cléricale, ni pour appeler à la tolérance. Le mot est cramé. Et son remplacement par d’autres mots — neutralité, séparation, égalité républicaine — ne marche pas, parce qu’ils n’ont pas la même puissance symbolique.

Deuxième raison : elle assigne une partie des Français à un statut subalterne. Les Français de confession musulmane, qui sont en immense majorité des citoyens paisibles, voient mois après mois leur religion désignée comme l’objet de la défense républicaine. Cette désignation, même quand elle est techniquement enrobée, est ressentie comme une exclusion symbolique. Et cette exclusion symbolique produit deux effets, tous deux dommageables : soit elle pousse à l’invisibilité (les croyants pratiquants se replient sur eux-mêmes, le débat public perd leur voix), soit elle pousse à la radicalisation (une minorité minuscule mais réelle bascule dans une opposition frontale à la République, exactement ce que la politique prétendait éviter).

Troisième raison : elle ouvre la porte à d’autres glissements. Une fois admis qu’on peut utiliser un mot constitutionnel pour cibler un groupe particulier sans le nommer, qui empêche qu’on utilise demain d’autres mots pour cibler d’autres groupes ? La sécurité peut devenir une arme contre les jeunes des banlieues. La protection des enfants peut devenir une arme contre les familles homosexuelles. La défense de l’égalité hommes-femmes peut devenir une arme contre les religieux conservateurs. Le glissement sémantique de la laïcité est un précédent. Il enseigne au pouvoir politique que les mots constitutionnels sont plastiques, qu’on peut les remplir d’une autre signification, et que personne ne s’en apercevra à temps.

La séquence qui vient

Je l’écris en juillet 2020, parce qu’à ce stade je commence à voir clairement la séquence qui vient.

D’abord, dans les prochains mois, on va voir se mettre en place un vocabulaire enrichi. Le mot séparatisme est en train de monter — Macron l’a évoqué dans son discours de Mulhouse en février, plusieurs ministres l’ont repris depuis. Ce mot sera officialisé d’ici un an ou deux, sous une forme ou une autre, peut-être par une loi qui en portera le nom. Le mot islamogauchisme va apparaître dans des cadres officiels, désignant ceux qui s’opposent à cette politique. Le mot frères musulmans sera élargi pour englober des associations qui n’ont aucun lien avec cette organisation, mais qui partageraient une intentionnalité supposée. Le vocabulaire va se durcir.

Ensuite, dans les un à trois ans qui viennent, on va voir des événements déclencheurs. Je ne sais pas lesquels — un attentat, une polémique, une affaire scolaire, une provocation médiatique. Mais on en aura plusieurs. Et chaque événement servira de prétexte à une nouvelle loi, un nouveau dispositif, un nouveau cadre. La rhétorique laïcité-islamophobie va devenir politique publique. Avec des outils administratifs, des autorisations, des contrôles, des sanctions. La France va se doter d’un régime de surveillance ciblée de l’islam pratiqué, sans le dire jamais en ces termes.

Enfin, dans les cinq à dix ans, on va voir les effets de retour. La République va découvrir que cette politique a creusé la fracture qu’elle prétendait combler. Les jeunes Français issus de l’immigration musulmane vont, en majorité, rester loyaux à la République — mais avec une défiance accumulée. Une minorité va basculer. La presse internationale va commenter durement la dérive française. Les pays musulmans amis vont prendre leur distance. Le rayonnement français au Maghreb, au Levant, en Afrique sub-saharienne, en Asie du Sud-Est va s’effriter. La France va apparaître à ses propres minorités comme un pays qui les a déçus, et au monde extérieur comme une démocratie qui a perdu son sang-froid.

Cette séquence n’est pas une fatalité. Elle peut être interrompue à tout moment, par un sursaut de lucidité de la classe politique. Mais à juillet 2020, je n’en vois aucun signe. Au contraire, je vois s’accélérer la dérive sémantique, et je vois s’installer un consensus dangereux dans la classe politique, depuis Le Maire à droite jusqu’à des dirigeants socialistes qui surenchérissent par crainte du procès en angélisme.

Trois intuitions pour sortir du piège

Première intuition : récupérer le mot

La laïcité de 1905 mérite d’être défendue, mais contre ses dévoyeurs. Cela suppose une parole publique, sérieuse, récurrente, qui rappelle ce qu’elle a vraiment été. Qui rappelle qu’elle a été inventée pour pacifier la France de Combes et de Briand, pas pour ré-introduire une guerre des religions par la fenêtre. Cette parole-là est audible. Elle existe, en germe, chez certains constitutionnalistes (Jean Baubérot), chez certains intellectuels (Olivier Roy, Edwy Plenel parfois), chez des religieux de toutes confessions qui voient le piège. Elle doit être amplifiée, organisée, portée politiquement. Sans cela, le mot est perdu.

Deuxième intuition : nommer le glissement

On ne peut pas combattre ce qu’on ne nomme pas. La dérive sémantique de la laïcité doit être nommée publiquement. Ses formes spécifiques doivent être documentées — quels mots, quels usages, quels silences, quels deux poids deux mesures. Cette documentation est un travail intellectuel et journalistique qui doit être entrepris. Elle permettra, dans les années à venir, d’opposer à chaque mobilisation abusive du mot un contre-argument précis, juridique et historique. Cette discipline du fact-checking sémantique doit devenir une compétence civique partagée.

Troisième intuition : poser un récit alternatif

Au-delà de la défense, il faut un récit positif. Un récit qui inclue les Français musulmans dans la République sans condition. Un récit qui célèbre les trajectoires de réussite et de contribution. Un récit qui traite sérieusement les vraies questions — séparatisme communautaire réel, islamisme politique organisé, écoles hors contrat dérivantes — sans généraliser à l’ensemble d’une communauté. Un récit qui distingue méthodiquement ceux qu’il faut combattre (une infime minorité) de ceux qui sont la France (la grande majorité). Ce récit existe en germe dans plusieurs travaux et plusieurs lieux. Il doit devenir politique. Il sera, à mes yeux, l’élément différenciant majeur d’une proposition politique nouvelle pour 2022 et au-delà.

Conclusion : noter l’avertissement

Nous sommes le 4 juillet 2020. Castex est à Matignon depuis hier. Le mot laïcité va devenir l’un des plus utilisés du quinquennat finissant. Il sera invoqué pour défendre des mesures qui n’auront, en réalité, aucun rapport avec la séparation des Églises et de l’État au sens de 1905. Il sera invoqué pour justifier des contraintes nouvelles sur l’islam pratiqué, qui ne s’appliqueront jamais aux autres religions. Il sera invoqué dans les médias, dans les ministères, dans les amendements, dans les conférences de presse, dans les programmes politiques.

J’écris cette tribune à chaud, pour qu’on s’en souvienne. Pour qu’on puisse, dans cinq ou dix ans, dire : quelqu’un avait vu venir. Pas par prétention personnelle — je ne suis qu’un observateur parmi d’autres. Mais parce qu’il est important, en démocratie, de noter à voix haute les signaux faibles qui annoncent les ruptures. Et que celle qui s’annonce est l’une des plus graves que la République ait connues depuis longtemps.

Bref. Méfiez-vous, mes amis, des dirigeants qui crient laïcité à tous les vents. Demandez-vous toujours, en les écoutant, de quelle religion ils parlent en pratique. Si la réponse est de l’islam, essentiellement, alors vous avez compris. Cette laïcité-là n’est plus celle de 1905. C’est autre chose. Et cette autre chose doit être combattue, intellectuellement et politiquement, par tous ceux qui tiennent à la République pour ce qu’elle a été et pour ce qu’elle peut redevenir.

À demain. Castex va parler à l’Assemblée la semaine prochaine. Nous écouterons attentivement. Et nous compterons, en l’écoutant, le nombre de fois qu’il utilisera le mot. Je prends le pari : au moins dix fois en quinze minutes. Et il ne parlera, en réalité, jamais de Combes ni de Briand. Il parlera, sans le dire, de quelque chose d’autre. Et nous le saurons.

Pour aller plus loin

  • Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État — texte intégral, Légifrance
  • Jean Baubérot — Les sept laïcités françaises, Maison des sciences de l’homme, 2015
  • Patrick Weil — De la laïcité en France, Grasset, 2021 (en cours)
  • Olivier Roy — La laïcité face à l’islam, Stock, 2005
  • Conseil constitutionnel — Décisions sur la laïcité, 2003-2020
  • Conseil d’État — Études récentes sur le port de signes religieux, 2018-2020
  • Discours d’Emmanuel Macron, Mulhouse, 18 février 2020 (introduction du terme « séparatisme »)
  • Convention pour la sixième République — Travaux préparatoires sur la refondation laïque, 2017-2019

Tribune publiée le lendemain du tweet du 3 juillet 2020 et de la nomination de Jean Castex à Matignon. Versée au corpus Coalition Nationale.

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