Tribune · 14 avril 2020

Le 11 mai n’est pas le déconfinement, ou la grammaire du flou de la République en crise

Rétrospective

Permettez-moi d’essayer de poser un point précis, et qui me trotte dans la tête depuis hier soir. Le président de la République, Emmanuel Macron, s’est adressé à la France à 20 heures pour annoncer, en substance, plusieurs choses. Première chose : le confinement national, mis en place le 17 mars, sera prolongé jusqu’au 11 mai. Deuxième chose : à partir du 11 mai, progressivement et selon les régions, certains commerces, écoles et activités économiques pourront rouvrir. Troisième chose : les rassemblements de grande ampleur (festivals, concerts, événements sportifs) resteront interdits jusqu’à mi-juillet au moins. Quatrième chose : les frontières françaises et européennes resteront fermées. Cinquième chose : les seniors et personnes vulnérables devront probablement rester confinés plus longtemps que le reste de la population.

Cinq éléments distincts. Cinq dates différentes. Cinq trajectoires différentes selon les publics. Une géographie variable selon les régions. Une promesse de précisions ultérieures à venir dans les semaines suivantes.

Que titre la presse ce matin ? Sans exception ou presque. Le 11 mai, date du déconfinement. France Inter en boucle. BFM en bandeau permanent. Le Monde en une digitale. Le Figaro en gros titre. Libération en édito. Les chaînes publiques. Les chaînes privées. Les sites d’information. Tous reprennent le même mot — déconfinement — et la même date — 11 mai —, en les associant comme s’il s’agissait d’une équivalence simple.

Or ce n’est pas ce qu’a dit le président. Ce n’est pas du tout ce qu’a dit le président. Et l’écart entre ce qui a été dit et ce qui est répété est, à mon sens, l’événement politique majeur de la séquence en cours. Pas l’épidémie elle-même — terrible, mais qui se comportera selon ses lois biologiques. Pas la gestion gouvernementale — discutable mais discutable techniquement. L’écart entre la parole publique et sa réception. Voilà ce qui mérite qu’on s’arrête.

Que veut dire « déconfinement », en pratique ?

Commençons par poser ce que le mot veut dire. Un confinement est, juridiquement et pratiquement, un dispositif qui interdit aux personnes de quitter leur domicile sauf motifs précis (travail, soins, courses essentielles, sortie courte autour du domicile). Le confinement français du 17 mars 2020 fait partie des plus stricts d’Europe : attestation obligatoire, sanctions, limitation de la sortie à une heure dans un rayon d’un kilomètre. Un déconfinement, par symétrie, est la levée de ce dispositif. C’est-à-dire que les gens peuvent à nouveau quitter leur domicile librement, voyager, recevoir des proches, se déplacer entre régions, vivre une vie normale.

Ce que le président a annoncé hier soir n’est pas un déconfinement à ce sens. C’est, dans le meilleur des cas, un assouplissement partiel, progressif, régionalisé, catégorisé par âge, avec maintien de nombreuses interdictions. Pour être précis :

  • Le 11 mai, les écoles primaires et collèges rouvriront en partie, selon les régions, avec des effectifs réduits. Les lycées resteront fermés probablement plus longtemps. Les universités, encore plus longtemps.
  • Le 11 mai, certains commerces non essentiels pourront rouvrir, avec des protocoles sanitaires, en jauge limitée. Les bars, restaurants, cinémas, théâtres, musées resteront probablement fermés au moins jusqu’en juin.
  • Le 11 mai, les rassemblements de plus de dix personnes resteront interdits. Les mariages, les anniversaires, les fêtes resteront empêchés.
  • Le 11 mai, les frontières resteront fermées. Pas de voyages à l’étranger. Pas de retour pour les Français bloqués hors de France. Pas de tourisme entrant.
  • Le 11 mai, les seniors et personnes vulnérables seront encouragés à rester confinés. Plusieurs millions de Français âgés seront dans une exception du non-déconfinement.

Tout cela est ce que le président a dit, plus ou moins explicitement, hier soir. Et tout cela n’est en aucun cas un déconfinement au sens où la presse l’emploie ce matin.

Ce que le président a annoncé, et ce que les Français entendent, ne sont pas la même chose. Et l’écart va se payer cher. Pas dans les jours qui viennent — les Français vont, dans l’enthousiasme du soir de l’allocution, projeter la fin de leur enfermement sur le 11 mai. Pas dans les semaines qui viennent — ils accommoderont leurs attentes au fur et à mesure des précisions gouvernementales. Mais dans les mois qui viennent, la déception cumulée — on m’a promis le 11 mai, on m’a livré un demi-déconfinement étalé — produira une érosion de confiance dont la République ne mesure pas l’ampleur.

La grammaire du flou comme stratégie

Pourquoi l’Élysée a-t-il annoncé une date floue qualifiée d’un mot inadéquat ? Pourquoi n’a-t-il pas dit, en clair, à partir du 11 mai, nous engagerons un assouplissement très progressif du confinement, sur plusieurs semaines, avec des étapes successives ? Cette formulation aurait été vraie et honnête. Elle aurait été comprise par les Français.

L’Élysée a choisi autre chose. Il a choisi l’annonce d’une date sans précision sur ce que cette date contient. Cette stratégie est un classique du présidentialisme français contemporain. Elle consiste à cristalliser une attente autour d’une date sans s’engager fermement sur le contenu. Si le 11 mai, les choses vont mieux, on prendra le crédit du déconfinement effectif. Si le 11 mai, les choses vont mal, on dira que la date était toujours conditionnelle, qu’il fallait attendre, que la prudence imposait l’étalement.

Cette stratégie de l’ambiguïté constructive est devenue, sous Macron, la grammaire dominante de la communication présidentielle. On l’a vue sur la taxe d’habitation. On l’a vue sur les retraites. On l’a vue sur l’écologie. On l’a vue sur l’immigration. À chaque sujet, une annonce calibrée pour les médias, floue dans le contenu, réversible selon les évolutions. Cette technique est politiquement habile à court terme. Elle est destructrice à moyen terme. Parce qu’elle accumule, dans le public, un capital de défiance qui finit par devenir irrécupérable.

À droite, à gauche, dans les classes populaires, dans les classes moyennes, dans les territoires ruraux, dans les quartiers urbains — la même fatigue s’installe : on ne sait plus ce qu’on nous dit. Cette fatigue, je l’ai vue grandir ces derniers mois, encore plus depuis le début de la crise sanitaire en mars. Elle est l’enjeu civique majeur du moment.

La crise comme révélateur

La crise sanitaire de 2020 n’a pas créé cette grammaire du flou. Elle l’a révélée. Elle a mis sous lumière crue ce qui existait déjà.

Reprenons les six dernières semaines, depuis le début du confinement.

Le 11 mars, l’Élysée annonçait que le maintien des élections municipales du 15 mars était essentiel à la démocratie. Le 12 mars, le président faisait une allocution d’une heure pour expliquer que les écoles, lycées, universités fermaient, mais que les élections municipales se tiendraient. Le 14 mars, à minuit, fermeture de tous les lieux publics non essentiels. Le 15 mars, premier tour des municipales maintenu. Le 17 mars, confinement national strict. Le 22 mars, report du second tour des municipales. La séquence est, en six jours, totalement contradictoire. Et ces contradictions n’ont jamais été assumées publiquement. On a continué comme si rien n’avait été dit.

Sur les masques. Pendant un mois, le gouvernement a dit aux Français les masques ne sont pas nécessaires en population générale. Cette doctrine a été imposée à la classe politique, aux médecins en plateau, à la presse. Le 6 avril, retournement complet : le gouvernement annonce que les masques deviendront probablement obligatoires dans plusieurs contextes au moment du déconfinement. Aucune explication sur le revirement. Aucune excuse pour les semaines pendant lesquelles on a fait croire que les masques ne servaient à rien — alors qu’en réalité, il n’y en avait simplement pas en stock. La vérité — on n’en a pas, donc on dit qu’il n’en faut pas — n’a jamais été assumée. On reste sur l’ambiguïté constructive.

Sur les tests. Pendant deux mois, on ne teste pas en population générale, en arguant que les tests sont chers, peu fiables, et inutiles. La Corée du Sud, l’Allemagne, Taïwan testent massivement et obtiennent des résultats. En France, on continue de ne pas tester. Puis brusquement, début avril, on annonce qu’on va tester massivement. Sans dire pourquoi on ne testait pas avant. Sans expliquer qu’on n’avait pas la capacité industrielle de tester. Sans nommer les décisions précédentes qui ont conduit à cette absence de capacité. L’ambiguïté constructive, encore.

Sur les morts en EHPAD. Pendant trois semaines, les statistiques officielles ne comptent que les morts hospitalières. Les morts en établissement médico-social ne sont pas comptées. Les chiffres quotidiens sous-estiment massivement la réalité. Quand cela devient impossible à cacher, début avril, on commence à compter les EHPAD — et le total quotidien bondit. Mais on ne dit pas on s’est trompé dans le décompte. On dit on enrichit le décompte. L’ambiguïté constructive.

Et hier soir, sur le déconfinement, à nouveau la même grammaire. Une date — 11 mai. Pas de contenu précis. Un mot — déconfinement — qui ne correspond pas à la réalité de ce qui sera fait. Une promesse implicite — vous serez libres — qui ne sera pas tenue le 11 mai au sens où les Français l’entendent.

Cette accumulation n’est pas spécifique à la crise sanitaire. Elle est structurelle. Elle dit quelque chose sur le mode de gouvernement actuel. Et elle dit quelque chose qu’on n’arrive pas à nommer, parce que la grammaire pour le nommer manque.

Pourquoi cela importe

On me dira, à raison : en temps de crise, il faut donner de l’espoir aux gens. C’est vrai. Une parole publique qui ne donne que des mauvaises nouvelles est démobilisatrice. Le rôle d’un chef d’État dans une crise sanitaire est aussi de tenir le moral du pays. Sur ce point, on peut comprendre que l’Élysée évite les annonces trop noires.

Mais entre donner de l’espoir et fabriquer une attente fausse, il y a une différence. Le président peut dire : nous allons commencer à sortir progressivement à partir du 11 mai, par étapes, en surveillant la situation sanitaire à chaque pas. C’est de l’espoir vrai. C’est de la perspective. C’est de la projection. Sans tromper personne.

Le président a choisi autre chose. Il a choisi une formulation calibrée pour les manchettes du lendemain. Cette formulation a marché : tous les journaux titrent déconfinement le 11 mai. Politiquement, à 24 heures, c’est gagné. Mais à six mois, à un an, c’est un piège. Parce que les Français qui auront cru au vrai déconfinement le 11 mai vont, semaine après semaine, découvrir que ce n’était pas ça. Et leur perception du président se dégradera non pas en raison de la crise sanitaire elle-même (qu’ils comprennent), mais en raison de l’écart entre ce qu’on leur a promis et ce qu’on leur livre.

Cette dégradation s’inscrira dans une défiance institutionnelle plus large qui est en train de monter en France depuis des années. Crise des Gilets jaunes en 2018-2019. Crise des retraites fin 2019. Crise sanitaire maintenant. À chaque épisode, la confiance dans la parole publique se réduit un peu plus. La crise sanitaire de 2020 sera, à mes yeux, le moment de bascule majeur de cette défiance — celui à partir duquel le seuil de réversibilité aura été franchi.

Trois intuitions pour penser autrement

Première intuition : exiger la précision en temps de crise

Une parole publique sérieuse en temps de crise nomme précisément ce qu’elle annonce. Ne dit pas déconfinement quand elle parle d’un assouplissement partiel. Ne dit pas masques inutiles quand elle veut dire nous n’avons pas de masques. Ne dit pas tests trop chers quand elle veut dire nous n’avons pas la capacité industrielle de tester. Cette discipline n’est pas un luxe. Elle est la condition minimale pour qu’un pays traverse une crise en restant soudé. Sans elle, la confiance s’érode, et avec elle la capacité à demander des sacrifices aux citoyens.

Deuxième intuition : tenir la presse à un standard plus élevé

Si les rédactions, hier soir, avaient toutes titré l’Élysée annonce une date sans contenu précis pour le 11 mai, le gouvernement aurait été obligé de préciser ce matin. La presse, en titrant déconfinement le 11 mai sans précautions, a cautionné la grammaire du flou. C’est un manquement déontologique collectif. Les rédactions ont, en démocratie, un devoir de précision qui prime sur la simplicité du titre. Quand le pouvoir parle flou, la presse doit écrire net. Sans cela, le contrôle démocratique ne fonctionne pas.

Troisième intuition : poser dès maintenant les bases du récit post-crise

Cette crise sanitaire ne durera pas indéfiniment. Le virus va, d’une manière ou d’une autre, refluer (vaccin, immunité acquise, mutations). Quand elle se terminera, la France devra raconter ce qui s’est passé. Si le récit officiel reprend la grammaire du flou — nous avons globalement bien géré, malgré quelques difficultés temporaires —, le public ne suivra pas. Il a tout vu, il a tout vécu, il sait. Il aura besoin d’un récit honnête, qui nomme les fautes, qui distingue les responsabilités, qui dégage les leçons. Ce récit honnête, aucun pouvoir actuel ne pourra le porter — parce qu’il est lui-même partie prenante des fautes commises. Il viendra de l’extérieur du système. De voix qui auront, dès maintenant, commencé à écrire à voix haute ce qu’elles voyaient. Cette tribune, modeste, en est un fragment. Il y en aura beaucoup d’autres. Et leur accumulation produira, à la sortie de la crise, une demande politique transformatrice.

Conclusion : noter l’heure

Nous sommes le 14 avril 2020. Le confinement durera jusqu’au 11 mai, soit vingt-sept jours encore. Pendant ces vingt-sept jours, la grammaire gouvernementale va se rejouer plusieurs fois. Annonces calibrées. Précisions tardives. Reculs masqués. Réajustements silencieux. Et après le 11 mai, ce qui sera réellement allégé sera partiel, progressif, régionalisé, à mille lieues du déconfinement que les Français croient avoir entendu.

À ce moment-là, beaucoup commenceront à comprendre. Pas tous, pas tout de suite. Mais une masse critique sera atteinte d’ici la fin de l’année 2020. Et la défiance qui en résultera marquera la suite du quinquennat.

J’écris ces lignes aujourd’hui, à chaud, pour qu’on s’en souvienne. Pour qu’on puisse, dans six mois ou un an, relire et dire : oui, c’était bien ça. Le 11 mai 2020 ne sera pas la date d’un déconfinement. Ce sera la date d’un reprise contrainte du travail pour une partie des actifs, dans un cadre toujours largement confiné pour la vie sociale, fortement restreint pour la vie économique, et strictement maintenu pour la circulation internationale. Si on le savait dès maintenant, on aurait plus de patience pour ce qui viendra. Si on ne le sait pas, parce que la grammaire du flou a triomphé, on aura plus de colère — et la colère, en politique, est toujours plus coûteuse que la patience.

Bref. Lisez bien. Et soyez prêts. Le 11 mai ne sera pas ce qu’on vous a promis hier soir. Et la France de l’été 2020 sera celle d’une défiance plus profonde qu’elle ne l’a jamais été depuis longtemps. À nous d’en tirer, avec sérieux, les bonnes leçons pour la suite.

Pour aller plus loin

  • Allocution d’Emmanuel Macron du 13 avril 2020 (texte intégral, archives Élysée)
  • Conférence de presse du Premier ministre Édouard Philippe, semaine du 14 avril 2020
  • Le Monde — Dossier confinement, mars-avril 2020
  • Mediapart — Enquête sur la gestion des stocks de masques, mars 2020
  • Sciences et Avenir — Couverture de la stratégie de tests, France vs Corée du Sud / Allemagne, avril 2020
  • Conseil scientifique COVID-19 — Avis publics et notes techniques, mars-avril 2020
  • Libération — Chronique de la communication présidentielle, semaines 14-15 de 2020
  • Pierre Rosanvallon — Notes critiques sur la parole exécutive en démocratie représentative

Tribune publiée le lendemain de l’allocution présidentielle annonçant le 11 mai comme « date du déconfinement ». Versée au corpus Coalition Nationale.

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