Tribune · 5 mai 2015

Le FN, l’exclusion du père et la délégitimation systématique d’une partie de l’électorat français

Rétrospective

Permettez-moi d’écrire à chaud, parce que les événements politiques importants méritent qu’on les commente quand ils se produisent, pas trois mois après. Le bureau exécutif du Front National s’est réuni hier, lundi 4 mai 2015, et a suspendu de toutes ses fonctions Jean-Marie Le Pen, fondateur du parti en 1972, président d’honneur depuis 2011, et père de l’actuelle présidente Marine Le Pen. La sanction fait suite à une série de déclarations du père sur les chambres à gaz (qualifiées de « détail de l’histoire » à nouveau le 2 avril) et sur le maréchal Pétain (« il a sauvé des juifs »). La sanction est une suspension, pas une exclusion définitive — celle-ci viendra plus tard, j’en prends le pari, parce qu’une fois ce seuil franchi, le retour en arrière est impossible.

Je voudrais commencer par dire une chose simple, qui sera mal entendue par à peu près tout le monde. Ce qui se joue cette semaine entre Marine et Jean-Marie Le Pen n’est pas, au fond, un fait divers familial transposé en politique. C’est un événement politique majeur, dont les conséquences déborderont largement le FN lui-même. Parce que ce qui se joue, c’est la transformation d’un parti d’extrême droite hérité de 1972, marqué par sa généalogie collaborationniste et révisionniste, en un parti national-populiste de gouvernement potentiel. Cette transformation, lente, méthodique, parfois cynique, est l’œuvre de Marine Le Pen depuis qu’elle a pris la présidence du parti en janvier 2011. Elle franchit cette semaine une étape décisive.

Et plutôt que de me joindre au chœur — bien fait pour le vieux antisémite, peu importe le parti ça reste l’extrême droite, attendons la prochaine bourde —, je voudrais poser une question dérangeante, qui me trotte dans la tête depuis longtemps : que fait-on, en démocratie, d’une force politique qui pèse aujourd’hui environ 25 % du corps électoral, dont les positions sont profondément discutables sur plusieurs sujets, mais qui n’a jamais commis le moindre acte concret de violence physique contre l’expression démocratique de ses adversaires ?

Parce qu’à mes yeux, c’est cette question-là qui contient l’avenir.

Une asymétrie qui devrait nous interpeller

Reprenons un fait factuel, peu commenté, peu connu, et pourtant aisément vérifiable. Depuis sa création en 1972, le Front National n’a jamais — pas une seule fois en quarante-trois ans, je le dis avec assurance après avoir cherché — perturbé physiquement un meeting d’un parti adverse. Ses militants n’ont jamais envahi un meeting socialiste, communiste, RPR, UDF, UMP, Verts, NPA, LO. Ils n’ont jamais saccagé une réunion publique d’un autre parti. Ils n’ont jamais empêché un orateur adverse de prendre la parole. Ils n’ont jamais perturbé un débat universitaire. Ils n’ont jamais cassé une vitrine de permanence concurrente. Ils n’ont jamais frappé un militant adverse à sa sortie de meeting.

À l’inverse, tous les meetings du Front National — j’écris bien tous, dans le sens où on en trouvera très peu d’exceptions notables — ont été, depuis quarante ans, systématiquement perturbés par des contre-manifestants. Tentatives d’invasion de salle. Jets d’œufs et de farine. Voitures de militants tagguées. Permanences vandalisées. Domiciles privés d’élus du parti incendiés (Sébastien Chenu en 2014, plusieurs autres cas documentés). Conjointes harcelées dans les écoles de leurs enfants. Petits commerçants identifiés comme sympathisants subissant des appels au boycott et perdant leur clientèle. Conférences universitaires de membres du FN annulées sous pression. Salles refusées par les municipalités. Hôteliers menacés. Sociétés de catering qui se rétractent. Tournées de campagne avec un dispositif policier comparable à celui d’un sommet international, pour permettre à un parti républicain de se réunir en salle privée.

Cette asymétrie est factuelle. Elle est documentable. Et elle est totalement invisible dans le débat public.

Pourquoi est-elle invisible ? Parce que la grille de lecture dominante pose, par avance, que le Front National est la violence, et que ses adversaires ne sont jamais, par nature, du côté de la violence. Cette grille est confortable. Elle dispense de regarder ce qui se passe vraiment. Et elle a justifié, en pratique, sur quarante ans, une tolérance massive aux atteintes à l’expression démocratique d’un parti qui rassemble pourtant une part énorme de l’électorat français.

Je vais le dire avec netteté : je trouve cette tolérance dangereuse pour la démocratie. Pas parce que je défends le FN — je ne le défends pas, je suis en désaccord avec une bonne moitié de son programme et je n’ai jamais voté pour lui. Mais parce que, en démocratie, on n’a pas le droit d’empêcher physiquement une force politique légalement constituée et électoralement représentative de tenir ses meetings. Si on le fait, on ouvre une porte. Et cette porte, une fois ouverte, ne se referme pas. Demain, ce seront d’autres partis qu’on empêchera. Demain, ce sera la gauche radicale qu’on bloquera. Demain, ce seront les conservateurs religieux qu’on intimidera. Demain, ce seront les écologistes qu’on encerclera. La logique de la délégitimation physique d’un adversaire politique légal est un acide qui dissout la démocratie elle-même.

La double délégitimation

Allons plus loin. La délégitimation du FN, depuis quarante ans, se déploie sur deux registres parallèles.

Le premier registre est moral : le FN est, dans le discours dominant, un parti pas comme les autres. Pas un parti d’opposition normal. Un parti suspect, dangereux, qui ne peut être traité comme les autres formations républicaines. Cette désignation morale produit un cordon sanitaire qui interdit toute alliance, toute négociation, tout dialogue public, toute reconnaissance. Le FN existe, mais il n’existe pas politiquement dans la grammaire institutionnelle. À chaque élection, ses élus arrivent en nombre dérisoire à l’Assemblée nationale ou dans les conseils régionaux — bien moindre que leur poids électoral réel — parce que les modes de scrutin sont conçus pour les empêcher. Et leurs rares élus locaux sont mis en quarantaine systématique, à coups d’union à l’envers et de cordon sanitaire local.

Le second registre est physique : le FN est, dans la pratique militante de ses adversaires, une cible légitime. Cette désignation produit la tolérance massive aux violences que j’ai décrites plus haut. Brûler la voiture d’un militant FN n’est pas un délit politique sérieux dans l’esprit d’une partie de la jeunesse militante de gauche. C’est un acte civique. Mettre la tête dans les WC d’un jeune lycéen qui distribue des tracts FN, c’est une anecdote rigolote du quartier latin. Refuser de servir un café à un client qu’on a entendu dire qu’il votait pour Marine Le Pen, c’est une fierté personnelle. Cette tolérance n’est pas anecdotique. Elle structure le quotidien de millions de Français qui n’osent même plus dire à leurs proches qu’ils ont voté FN — alors qu’ils sont parmi nous, dans nos voisinages, dans nos familles, dans nos collègues, dans nos commerçants, dans nos voisins de palier.

Ces deux registres — moral et physique — se renforcent. La désignation morale autorise la pression physique. La pression physique confirme la désignation morale. Et un quart de l’électorat français vit, depuis trente ans, dans cette double délégitimation. Sans que cela suscite, dans le débat public, aucune interrogation sérieuse.

La transformation Marine Le Pen

Que change la séquence de cette semaine ?

Marine Le Pen, depuis 2011, a engagé un processus qu’on appelle communément dédiabolisation. Mais ce mot est trompeur. Il suggère que l’objectif est de laver le parti d’une réputation supposée injuste. La réalité est plus complexe et plus politique : Marine Le Pen recompose le parti sur des bases idéologiques et stratégiques nouvelles, qui supposent la mise à distance de l’héritage paternel. Cette mise à distance n’est pas un exercice cosmétique. C’est une rupture de cap.

Trois éléments la composent. D’abord, la sortie de l’antisémitisme historique. Le père Le Pen avait, dans les années 1980 et au-delà, une certaine ambiguïté sur la Shoah — ses fameuses déclarations sur le « détail », plusieurs autres remarques —, qui ancrait le parti dans une généalogie révisionniste. Marine, depuis dix ans, en sort méthodiquement. Ses cadres recadrés. Ses adhérents formés. Sa rhétorique nettoyée. C’est même devenu, sur ce point, le plus prosioniste des grands partis français — virage paradoxal pour un héritage historique antisémite, mais bel et bien à l’œuvre. Ce mouvement va se poursuivre, j’en prends le pari, et il sera complet d’ici trois à cinq ans.

Ensuite, l’inversion de l’axe identitaire principal. Le FN du père Le Pen ciblait surtout, dans ses obsessions identitaires, les juifs et les francs-maçons — héritage de l’Action Française, de Vichy, du Bloc des Droites. Le FN de Marine Le Pen cible désormais les musulmans et l’immigration nord-africaine — héritage des colonels d’Algérie, de la guerre civile pied-noir, et des angoisses européennes des années 2000. C’est la même structure mentale, mais avec un objet déplacé. Cet objet déplacé permet au parti de capter un électorat très large, y compris parmi des juifs français inquiets de l’islamisme et parmi des chrétiens identitaires inquiets de la sécularisation et de l’immigration. C’est politiquement plus puissant que la cible historique paternelle. Cela explique en grande partie l’envolée électorale des dernières années.

Enfin, la dérive nationale-populiste. Le FN du père était à dominante traditionaliste-catholique : libéral en économie, autoritaire en morale, hostile à l’État jacobin. Le FN de Marine vire au national-populisme social : interventionniste en économie, défensif sur la protection sociale, anti-Union européenne, anti-mondialisation, anti-élites. C’est un parti de gauche identitaire, paradoxalement, sur le plan socio-économique. Cette dérive lui permet d’absorber l’ancien électorat communiste industriel des régions désindustrialisées (Pas-de-Calais, Nord, Lorraine, Picardie), abandonné par la gauche socialiste depuis les années 1990. C’est un coup stratégique majeur qui restructure la vie politique française pour les décennies à venir.

L’exclusion du père Le Pen, cette semaine, est le sceau de cette transformation. Tant que le père restait dans le parti, la mue ne pouvait pas être complète. Avec son éviction, le FN entre dans une autre époque. Et la France entre, qu’elle le veuille ou non, dans une autre vie politique. Plus dans cinq ans, plus dans dix ans : maintenant.

L’angle mort du débat public

Le commentariat français, ce 5 mai, dit en gros deux choses. Soit bravo Marine, enfin elle a coupé avec le vieux, avec l’idée que cela rend le FN présentable — donc plus dangereux, parce que devenu normal. Soit attention piège, c’est de la com’, le fond est inchangé, avec l’idée qu’il faut continuer le cordon sanitaire comme avant. Ces deux lectures se contredisent en surface, mais elles partagent une même grille mentale : le FN reste, dans tous les cas, un objet à neutraliser, dont la seule question pertinente est comment l’empêcher de gouverner.

Cette grille est un angle mort démocratique. Parce qu’elle suppose qu’on peut tenir indéfiniment 25 % de l’électorat français en quarantaine politique sans que cela produise des effets corrosifs. Or les effets sont déjà là, parfaitement documentables. L’abstention massive dans les quartiers où le FN est fort. La défiance vis-à-vis des élections quand le résultat est jugé impossible à faire compter (« mon vote ne sert à rien »). L’érosion de la culture politique partagée. La radicalisation d’une partie de l’électorat qui finit par voter pour autre chose, ailleurs, ou plus du tout. La fracture territoriale qui s’aggrave d’élection en élection. Et plus profond encore : le sentiment, chez une partie significative des Français, qu’ils sont devenus des invisibles politiques dans leur propre pays. Ce sentiment-là, quand il s’enracine, ne se traite pas par un meilleur cordon sanitaire. Il se traite par autre chose — ou il déborde un jour.

Ce qu’il faudrait faire

Je vais poser, en conclusion, quelques intuitions sur ce qu’il faudrait faire à l’égard du FN — et plus largement à l’égard de l’extrême droite française, qui restera une composante structurelle de la vie politique pour des décennies.

Première intuition : reconnaître la légitimité électorale

Un parti qui rassemble 25 % de l’électorat français est un parti politique légitime. Pas dans le sens où ses idées sont bonnes — c’est une autre question, d’ordre programmatique. Mais dans le sens où il a le droit de tenir ses meetings, de présenter ses candidats, d’avoir ses élus, de participer au débat public sans être empêché physiquement. Cette reconnaissance, anodine en démocratie, n’est pas acquise en France. Elle devrait l’être. Les autorités françaises devraient poursuivre systématiquement les casseurs de meetings, même quand les meetings sont organisés par le FN. Les municipalités devraient louer leurs salles sans discrimination. Les sociétés de catering, de sécurité, de transport ne devraient pas pouvoir refuser de servir un parti politique légal. Cette discipline civique est minimaliste. Elle n’engage aucune approbation des idées défendues. Elle est seulement la condition de la démocratie.

Deuxième intuition : discuter publiquement sur le fond

Le FN défend un programme. Plusieurs de ses propositions sont défendables sur le fond, d’autres sont contestables, d’autres encore sont inacceptables. Mais cette discrimination ne peut se faire que par un débat public sérieux. Pas par disqualification globale. Si le programme FN sur l’industrialisation est intéressant, qu’on le discute. Si son programme sur la sécurité contient des éléments solides, qu’on les discute. Si son programme sur l’identité est confus ou dangereux, qu’on l’attaque sur ses points faibles précis. Cette discipline du débat sur le fond manque cruellement à la France. Elle est remplacée par un catalogue de quolibets qui n’apprend rien à personne et qui renforce le sentiment d’asymétrie injuste chez les électeurs FN.

Troisième intuition : proposer une autre voix nationale-populaire

L’électorat FN, dans sa grande majorité, n’est pas idéologique. Il est abandonné. Il a déserté la gauche parce que la gauche l’a abandonné. Il a déserté la droite parce que la droite l’a abandonné. Il vote FN parce qu’il sent que c’est le seul parti qui prétend l’écouter, même si l’écoute est imparfaite. Cette désertion n’est pas définitive. Une autre voix nationale-populaire, à mi-chemin entre social et identitaire, qui parlerait avec respect aux Français des classes populaires et moyennes hors métropoles, qui proposerait un projet de pays plutôt qu’un cordon défensif, qui assumerait des positions tranchées sur la souveraineté économique, sur l’immigration organisée, sur l’industrie, sur la sécurité — cette voix pourrait reprendre à terme une partie significative de cet électorat. Elle reste à inventer. Elle n’existe pas aujourd’hui. Elle existera.

Quatrième intuition : sortir du couple FN-bashing / FN-acceptation

Le débat politique français de 2015 est prisonnier d’un couple stérile. Soit on est anti-FN (avec cordon sanitaire, hystérie médiatique, défiance permanente), soit on est accusé d’être favorable au FN. Cette polarisation binaire empêche toute proposition politique tierce. Or la France a besoin de tierces voies. Des voix qui ne sont ni dans la complaisance au FN, ni dans l’hystérie anti-FN. Des voix qui regardent le pays calmement, qui posent les sujets que le FN exploite (immigration, identité, sécurité, désindustrialisation) sans céder à ses réponses, et qui posent les sujets que l’anti-FN évite (mêmes sujets vus côté gauche ou côté centre) sans céder au déni. Cette troisième voix viendra. Ce sera, à mon sens, la matrice politique des années 2020-2030.

Cinquième intuition : tenir le calme

Enfin, ce sera dur. La France entre dans une zone politique inconfortable. Le FN va probablement continuer de monter dans les sondages dans les années qui viennent. Marine Le Pen visera la présidentielle de 2017 avec des chances réelles d’arriver au second tour. La gauche va se déliter. La droite va se chercher. Le centre va paniquer. La presse va s’affoler. Les réseaux sociaux vont s’enflammer. Tenir le calme, dans ce contexte, sera un acte civique majeur. Cela suppose de continuer à écouter tout le monde — y compris les électeurs FN, y compris les opposants au FN, y compris les indifférents —, de continuer à raisonner plutôt qu’à réagir, et de continuer à préparer, dans des cercles dispersés, les outils politiques dont le pays aura besoin quand la séquence actuelle aura épuisé ses limites.

Conclusion : un seuil franchi

Nous avons franchi cette semaine un seuil. Le FN n’est plus le parti du père Le Pen. Il est devenu le parti de Marine Le Pen. Cette mue se prolongera. Elle entraînera de nouvelles transformations, dont certaines seront positives (sortie complète de l’antisémitisme historique, sortie progressive du nationalisme étroit), dont d’autres seront problématiques (poursuite de l’instrumentalisation anti-musulmane, dérive nationale-populiste sociale). Tout cela va se jouer dans les années qui viennent.

Pour le pays dans son ensemble, l’enjeu est moins le FN lui-même que notre rapport à lui. Continuer à le délégitimer physiquement, c’est continuer à corroder la démocratie elle-même. Le reconnaître comme adversaire politique légitime, sans pour autant adhérer à son programme, c’est restaurer les conditions d’un débat public adulte. Cette restauration nécessitera du courage, parce qu’elle attirera des accusations faciles — complaisant, modéré coupable, gauche caviar selon le côté. Mais ce courage est nécessaire. Sinon, la France de 2030 ou 2040 finira par confier le pouvoir à un FN devenu inéluctable parce que les autres options auront perdu leur crédibilité.

Et là, on regrettera de ne pas avoir, dès maintenant, posé les bases d’une autre offre. Une autre voix populaire française est possible. Elle reste à construire. Le temps presse. La fenêtre se referme un peu plus à chaque scrutin. Et cette tribune, modestement, est un appel à ne pas attendre.

Pour aller plus loin

  • Communiqué du bureau exécutif du Front National, 4 mai 2015
  • Le Monde — Couverture de la séquence de suspension Jean-Marie Le Pen, 4-6 mai 2015
  • Pascal Perrineau — La France au Front. Essai sur l’avenir du Front National, Fayard, 2014
  • Nicolas Lebourg — Le monde vu de la plus extrême droite. Du fascisme au nationalisme-révolutionnaire, Presses universitaires de Perpignan, 2010
  • Cécile Alduy, Stéphane Wahnich — Marine Le Pen prise aux mots, Seuil, 2015
  • Sylvain Crépon — Enquête au cœur du nouveau Front National, Nouveau Monde, 2012
  • Christophe Bouillaud — Études comparatives sur l’extrême droite européenne 2010-2015

Tribune publiée au lendemain de la suspension de Jean-Marie Le Pen par le bureau exécutif du Front National. Versée au corpus Coalition Nationale.

Commentaires et débats

Soyez le premier à ouvrir un débat, à contribuer et à commenter.