Permettez-moi d’aborder un sujet qui se déroule, à l’heure où j’écris, en direct. Il s’agit du sort du Mikeno, voilier français immatriculé MM, qui faisait partie de la Global Sumud Flotilla — flottille internationale partie de plusieurs ports européens en direction de Gaza pour briser symboliquement le blocus maritime imposé par Israël depuis 2007 et durci depuis octobre 2023. À l’instant où je tape ces lignes, ce vendredi 3 octobre 2025 vers 11 heures du matin, le Mikeno est probablement déjà arraisonné par la marine israélienne, comme l’ont été plusieurs dizaines d’autres navires de la flottille dans la nuit du 2 au 3 octobre. La situation reste incertaine dans ses détails. Mais ses contours sont clairs.
Ce qu’est la Global Sumud Flotilla
Reprenons. La Global Sumud Flotilla est une initiative civile internationale lancée au cours de l’été 2025, rassemblant plusieurs centaines de militants — européens, américains, sud-américains, asiatiques, arabes — embarqués sur une cinquantaine de petits navires civils. Sumud est un mot arabe signifiant constance, fermeté, résistance pacifique. La flottille s’inscrit dans la lignée du Mavi Marmara turc arraisonné en 2010 (9 militants tués) et de plusieurs autres flottilles humanitaires des dernières années.
Son objet déclaré : transporter symboliquement quelques tonnes de vivres, médicaments, matériel de premier secours à destination de Gaza, malgré le blocus. Son but réel opérationnel : créer un événement médiatique mondial qui force la communauté internationale à se reposer la question du blocus de Gaza, alors que la guerre dure désormais depuis presque deux ans (depuis le 7 octobre 2023), avec un bilan humanitaire palestinien estimé entre 60 000 et 80 000 morts selon les sources, sans parler des blessés graves, des déplacés, des destructions massives.
Cette initiative est civile. Les militants sont non armés. Les navires ne transportent aucune arme. Les eaux internationales dans lesquelles la flottille naviguait au moment des arraisonnements ne sont pas des eaux territoriales israéliennes — la zone d’exclusion maritime israélienne autour de Gaza est contestée en droit international, et la grande majorité des juristes internationalistes la considèrent comme illégale depuis 2010.
Le Mikeno, voilier français immatriculé MM (Manche-Mer), avec équipage français, citoyens français à bord, navire battant pavillon français, est l’un des cinquante navires de la flottille. Il est propriété d’une association française et d’individuels français.
La règle de droit international maritime
Reprenons une règle simple. Le pavillon est, en droit international maritime, l’attache juridique d’un navire à un État. Un navire battant pavillon français est soumis au droit français en mer, protégé par la marine française, représente la France dans ses voyages internationaux. C’est un principe fondamental du droit de la mer, codifié dans la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (Convention de Montego Bay de 1982, ratifiée par 168 États dont la France).
Quand un navire battant pavillon français est arraisonné en eaux internationales par une puissance étrangère, plusieurs règles s’appliquent. L’État du pavillon (la France) doit être notifié. Il a le droit de demander la libération du navire et de son équipage. Il a la possibilité, en cas d’opérations qu’il juge illégales, de prendre des mesures de protection — y compris navales — pour protéger ses ressortissants. Cette protection est un attribut classique de la souveraineté étatique en mer.
Plusieurs États ont déjà exercé cette protection dans l’histoire récente. La Turquie l’avait fait en 2010 (avec moins d’efficacité — le Mavi Marmara avait été massacré avant intervention). Plusieurs États sud-américains l’ont exercé sur des navires de pêche pris dans des litiges avec des puissances maritimes. L’Italie l’a exercé sur des navires civils italiens dans diverses circonstances. C’est normal. C’est prévu.
Que fait la France pour ses navires sous pavillon français dans la flottille en cours ? À ma connaissance, à 11h ce matin :
Aucun navire de la marine nationale n’accompagne ou ne protège la flottille en Méditerranée orientale.
Aucun communiqué officiel français n’a, à ce jour, condamné les arraisonnements opérés par la marine israélienne dans les heures précédentes.
Aucune mesure diplomatique conséquente n’a été prise envers Israël pour exiger la libération immédiate des Français arraisonnés.
Aucune protection consulaire visible n’est annoncée pour les Français à bord — au-delà des protocoles ordinaires de la protection consulaire.
Cette inaction française est frappante. Elle dit quelque chose de précis sur l’état de la souveraineté française en mer en 2025.
La doctrine méditerranéenne manquante
La Méditerranée est, historiquement, un espace stratégique majeur pour la France. Elle borde deux de nos littoraux (sud métropolitain, Corse). Elle est traversée par des routes commerciales essentielles. Elle est l’environnement immédiat de plusieurs de nos partenaires diplomatiques majeurs (Maroc, Algérie, Tunisie, Italie, Espagne). Elle est le lieu d’enjeux migratoires, énergétiques, environnementaux, sécuritaires de premier rang.
Et pourtant, la France de 2025 n’a pas de doctrine méditerranéenne cohérente. Elle a des actions dispersées (intervention au Liban, présence dans le Golfe d’Aden, partenariats bilatéraux variables), mais pas de doctrine d’ensemble qui définirait ce que la France veut être en Méditerranée. Cette absence de doctrine se voit dans l’épisode actuel.
Une vraie doctrine méditerranéenne française se manifesterait immédiatement dans le cas Mikeno. Elle exigerait la libération immédiate du voilier et de son équipage. Elle menacerait de mesures concrètes en cas de refus. Elle enverrait éventuellement un bâtiment de la marine nationale en Méditerranée orientale pour escorter, protéger, intervenir. Cette posture serait cohérente avec le pavillon français. Elle ne dit rien du jugement sur le bien-fondé de la mission de la flottille — on peut protéger des concitoyens sans approuver leur action politique.
Au lieu de quoi, la France de 2025 abandonne ses ressortissants à l’opération israélienne. Elle renonce à exercer sa souveraineté maritime. Elle accepte implicitement que d’autres puissances disposent du droit d’arraisonner des navires français en eaux internationales. Cette acceptation est un précédent grave — non seulement pour ce cas, mais pour tous les autres cas à venir.
Pourquoi cette inaction ?
Plusieurs raisons s’entrecroisent.
Première raison : l’alignement diplomatique sur Israël. Comme je l’ai déjà analysé dans plusieurs tribunes précédentes (Al-Ahli 2023, Élysée Hanouka 2023), la France a glissé depuis le 7 octobre 2023 vers un soutien quasi-inconditionnel à l’État d’Israël. Dans cette grille, contester une action israélienne sur des navires civils français entrerait en contradiction avec l’alignement choisi. Le gouvernement français préfère sacrifier la souveraineté maritime française plutôt que de critiquer le gouvernement Netanyahu.
Deuxième raison : la perception négative des militants pro-palestiniens. Une partie de la classe politique et médiatique française présente les militants de la flottille comme des activistes radicaux ou des idiots utiles du Hamas. Cette présentation décourage la solidarité institutionnelle. Le gouvernement craint qu’une action de protection soit interprétée comme un soutien politique à la cause défendue. Cette confusion est fausse — protéger ses ressortissants n’est pas approuver leurs choix —, mais elle pèse.
Troisième raison : l’affaiblissement budgétaire de la marine nationale. La marine française est, en 2025, en sous-effectif chronique sur les missions de présence et de protection. Les bâtiments disponibles sont peu nombreux. Les missions accumulées sont prioritaires sur d’autres théâtres (Indopacifique, Golfe d’Aden, Afrique). Une intervention en Méditerranée orientale, même symbolique, exigerait des arbitrages difficiles. Le gouvernement préfère ne pas les faire.
Quatrième raison : l’incapacité doctrinale. Au-delà des moyens, c’est la doctrine qui manque. Aucune note doctrinale, à ma connaissance, ne dit clairement ce que la France doit faire quand un navire sous pavillon français est arraisonné en mer internationale par une puissance étrangère. Cette absence doctrinale fige la décision politique par défaut — c’est-à-dire vers l’inaction.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : formaliser une doctrine méditerranéenne française
La France doit écrire et publier une doctrine méditerranéenne qui définisse, sur dix ans, ses objectifs dans cet espace : sécurité maritime, partenariats sud-méditerranéens renforcés, protection systématique des navires sous pavillon français, présence navale régulière, leadership européen sur les questions sud-méditerranéennes. Cette doctrine devrait être un document public, engageant, budgété. Elle redonnerait un cap à une diplomatie maritime française qui en manque.
Deuxième intuition : restaurer la protection des nationaux en mer comme priorité
Le ministère des Affaires étrangères et le ministère des Armées doivent élaborer ensemble une règle de présomption en faveur de la protection active des nationaux sur des navires sous pavillon français — quelle que soit la cause politique qu’ils défendent. Cette règle existe en droit international. Elle doit être assumée dans la pratique française. Cela suppose des décisions parfois inconfortables — y compris envers des alliés. Mais c’est le prix de la souveraineté maritime.
Troisième intuition : assumer une voix française autonome sur Israël-Palestine
L’alignement français quasi-inconditionnel sur le gouvernement Netanyahu depuis octobre 2023 coûte à la France sur tous les plans — diplomatique, intérieur, sécuritaire, maritime. Cet alignement n’est pas inscrit dans nos traités. Il est un choix opérable. Une voix française autonome, exigeante envers toutes les parties, défensive de ses intérêts propres, est possible. Elle doit être réinvestie. Sur Mikeno, le test est immédiat.
Conclusion : noter le précédent
Nous sommes le 3 octobre 2025. À cette heure, le Mikeno est probablement déjà arraisonné. Ses équipages français sont probablement déjà détenus dans un port israélien, en attente d’expulsion. La France n’a, à l’heure où j’écris, rien fait d’autre que des prises de parole protocolaires.
Ce précédent est important. Il établit qu’en 2025, la France ne protège pas ses navires civils sous pavillon français en Méditerranée orientale. Cet établissement va peser pendant des années sur toutes les questions de souveraineté maritime française. Il sera cité dans d’autres litiges. Il sera exploité par d’autres puissances. Il coûte à la France au-delà du cas immédiat.
Ce coût peut être contenu par une autre politique. Cette autre politique est à écrire. Elle suppose une vraie doctrine méditerranéenne, une vraie discipline de protection des nationaux, une vraie voix française autonome. Aucun de ces trois piliers n’existe en 2025. Tous peuvent exister à terme. À nous d’écrire les bases.
Lisez bien. Un voilier français immatriculé en France, avec des Français à bord, à des miles de la côte, en eaux internationales, arraisonné par une puissance étrangère sans réaction française forte. Cet épisode dira l’état de la France maritime de 2025. Espérons qu’il ne se reproduise pas. Et que la France retrouve, dans les prochaines années, le sens de ce que veut dire protéger son pavillon.
Pour aller plus loin
- Convention des Nations Unies sur le droit de la mer, 1982 (Convention de Montego Bay) — articles 91 (nationalité des navires), 92 (statut des navires), 110 (droit de visite)
- Rapport ONU sur l’arraisonnement du Mavi Marmara, 2010
- Doctrine maritime française — Livre blanc de la Défense 2013 et révisions
- Pascal Boniface et Hubert Védrine — Atlas du monde global, Armand Colin, plusieurs éditions
- Ali Bensaad et collectifs — Méditerranée, mer de nos langues, CNRS Éditions, 2018
- Communiqués de la Global Sumud Flotilla — site officiel, septembre-octobre 2025
- Marine nationale française — Rapport sur la disponibilité des bâtiments, 2024-2025
Tribune publiée à chaud, au cours des arraisonnements de la flottille par la marine israélienne. Versée au corpus Coalition Nationale.
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