Permettez-moi de poser, en deux semaines de séquence émotionnelle extrême, une question méta-politique qui mérite d’être posée. Qu’est-ce qui distingue, en droit international et en philosophie politique, un mouvement terroriste d’un mouvement de résistance armée ? La question est technique, historique, philosophique. Elle n’est pas une question de soutien ou non soutien à telle ou telle cause. Elle ne banalise aucune violence — au contraire, elle vise à préciser les qualifications pour mieux comprendre les phénomènes. Et pourtant, en France de 2023, poser cette question publiquement vous expose à des accusations immédiates de complaisance, de relativisme moral, de soutien au Hamas. Cette impossibilité de penser est, à mes yeux, un événement qui mérite d’être nommé.
Le terrorisme : essai de définition
Reprenons depuis le début. Le mot terrorisme est apparu dans son sens politique moderne à la Révolution française — la Terreur de 1793-1794 désignait l’usage par l’État révolutionnaire d’une violence systématique contre les opposants. Originellement, donc, le terrorisme était un terme d’État — un État utilisait la terreur pour pacifier sa population. Le sens s’est inversé au XXe siècle pour désigner des groupes non étatiques utilisant la violence pour atteindre des objectifs politiques. Mais l’origine étymologique vaut d’être rappelée.
La définition juridique contemporaine la plus communément admise — celle qu’on retrouve, avec des variations, dans la Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme (1999), dans plusieurs résolutions du Conseil de sécurité, dans les codes pénaux européens — pose trois éléments cumulatifs : (1) un acte de violence (ou la menace crédible d’un tel acte) ; (2) commis contre des civils ou des personnes ne participant pas directement aux hostilités ; (3) dans le but de créer une terreur dans une population ou de contraindre un gouvernement ou une organisation internationale à agir d’une certaine manière.
Cette définition est fonctionnelle. Elle distingue l’acte terroriste (qui vise délibérément des civils pour intimider) de l’acte de guerre (qui vise des combattants dans le cadre d’opérations armées), et de la résistance armée (qui peut viser des combattants ennemis dans un contexte d’occupation ou de domination étrangère).
Plusieurs nuances doivent être ajoutées.
Nuance 1 : la même organisation peut commettre, à différents moments, des actes de nature différente — actes de guerre (contre des soldats), actes de résistance (contre des occupants), actes terroristes (contre des civils). La qualification doit s’apprécier acte par acte, pas par étiquetage global de l’organisation.
Nuance 2 : le contexte d’occupation ou de domination étrangère peut, en droit international, justifier la résistance armée — y compris armée — selon la doctrine onusienne du droit à l’autodétermination des peuples (résolution 1514 de 1960, mais avec des limites strictes sur le ciblage des civils). Cette distinction est centrale dans le droit international.
Nuance 3 : les États peuvent commettre des actes de terrorisme — c’est le terrorisme d’État, reconnu juridiquement dans plusieurs jurisprudences internationales mais peu utilisé politiquement. Des bombardements visant délibérément des civils pour les terroriser entrent dans cette catégorie. C’est un angle que la philosophie politique occidentale a souvent évité de creuser.
L’attaque du 7 octobre 2023
À la lumière de cette grille, regardons l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.
Aspect 1 : les massacres dans les kibboutzim et au festival Nova. Plus de 1 200 morts israéliens, dont une grande majorité de civils (familles assassinées dans leurs maisons, jeunes massacrés dans un festival musical, enfants tués devant leurs parents, viols systématiques documentés). Cet aspect est sans ambiguïté un acte terroriste — il vise délibérément des civils non combattants pour créer la terreur. La qualification terroriste s’applique sans équivoque à cette partie de l’opération du 7 octobre.
Aspect 2 : les attaques contre des soldats israéliens dans les bases militaires frontalières. Plusieurs centaines de militaires israéliens ont été tués pendant l’opération. Ces attaques visent des combattants. En droit, elles relèvent du droit de la guerre, non du terrorisme. Elles peuvent être condamnables dans leurs modalités (capture d’otages militaires), mais elles ne sont pas, en soi, des actes terroristes au sens technique.
Aspect 3 : les prises d’otages. Plus de 240 otages, mélangeant civils et militaires. La prise d’otages civils est un acte terroriste. La prise d’otages militaires est un acte de guerre. La distinction est gênante à faire émotionnellement, mais elle est juridiquement importante — parce qu’elle change les obligations qui pèsent sur les acteurs pour les libérer.
Conclusion sobre : l’opération du 7 octobre contient des actes terroristes massifs (aspects 1 et 3 partiellement) et des actes de guerre (aspect 2 et 3 partiellement). La qualification globale de terroriste est justifiée pour la dimension dominante de l’opération, qui a délibérément ciblé des civils. Mais la qualification précise de chaque acte permettrait une analyse plus fine — qui n’a pas été faite, en France, dans les deux dernières semaines.
Pourquoi le débat ne se fait pas
Pourquoi cette analyse précise ne se fait pas dans le débat public français ? Plusieurs raisons.
Première raison : l’émotion morale légitime. Devant des images de familles assassinées, devant des récits de viols documentés, devant des enfants exécutés, le réflexe est de qualifier globalement l’acte et son auteur. Cette globalisation est humainement compréhensible. Elle pose problème seulement quand elle empêche, plus tard, l’analyse précise nécessaire à des choix politiques justes.
Deuxième raison : la pression communautaire et politique. Toute analyse qui distinguerait dans l’opération du 7 octobre des aspects de natures juridiques différentes est immédiatement perçue comme relativisante — c’est-à-dire comme une atténuation symbolique. Cette perception est, en partie, le résultat de la communication officielle israélienne, qui a intérêt à présenter le 7 octobre comme un bloc terroriste pur sans nuance — pour fonder la légitimité de la riposte. Cette communication a intelligemment occupé l’espace, et les voix qui voudraient nuancer se trouvent coincées.
Troisième raison : la lassitude intellectuelle. La distinction terroriste vs résistance est complexe, technique, historique. Elle exige des références (droit international, histoire du conflit israélo-palestinien depuis 1948, distinction des phases successives du Hamas, structure interne actuelle de l’organisation). Cette complexité ne passe pas dans le débat public médiatique contemporain, qui privilégie les formules simples. Les nuances n’ont pas droit de cité dans une séquence de deux semaines à BFM TV ou CNEWS.
Quatrième raison : la peur. Plusieurs personnalités publiques qui tenteraient d’introduire de la nuance ont, dans les jours suivant le 7 octobre, été attaquées publiquement, parfois menacées, parfois poursuivies pour apologie de terrorisme (Mathilde Panot, Jean-Luc Mélenchon, plusieurs intellectuels universitaires, plusieurs journalistes). Cette répression — formelle et informelle — a un effet refroidissant sur les voix qui voudraient analyser autrement. Elle pousse à l’autocensure.
Ces quatre raisons cumulées produisent un blocage du débat. Et ce blocage, à mes yeux, est coûteux. Parce qu’il empêche la France de penser sérieusement ce qu’est le Hamas, ce qu’a été l’opération du 7 octobre, quelle politique pourrait répondre intelligemment à la situation.
Ce que le Hamas est, vraiment
Esquissons. Le Hamas — Mouvement de la résistance islamique — est une organisation qui a plusieurs visages. Il est, depuis 2006, le gouvernement effectif de Gaza (élu démocratiquement aux élections législatives palestiniennes, qui ne se sont plus tenues depuis 2007). Il est, à ce titre, un gouvernement de fait d’une enclave de 2,3 millions d’habitants. Il gère des écoles, des hôpitaux, des services publics, des fonctionnaires, des routes. Toutes ces fonctions sont gouvernementales, pas terroristes.
Il est, en parallèle, une organisation politico-religieuse qui défend une ligne islamiste (l’Article 1 de sa charte de 1988 affirme une vocation islamique sur la totalité de la Palestine historique), avec des éléments antisémites assumés dans sa charte originale (un texte révisé en 2017 a atténué certaines formulations mais sans rupture doctrinale). Cette dimension idéologique est condamnable. Elle relève de la critique politique normale d’un mouvement par d’autres mouvements.
Il est, en outre, une organisation armée qui dispose de brigades militaires (les brigades al-Qassam) et qui mène des actions armées contre Israël. Certaines de ces actions visent des combattants — actes de guerre. Certaines visent des civils — actes terroristes. Cette dimension armée est réelle. Elle est distincte des autres dimensions.
Il est, enfin, un acteur historique dans la résistance palestinienne à l’occupation israélienne. Cette dimension résistante — au sens strict du droit international, droit à l’autodétermination des peuples occupés — est partiellement légitime en droit. Pas totale — les actes contre les civils restent illégitimes. Mais partielle.
Le Hamas est tout cela à la fois. Réduire le Hamas à l’organisation terroriste est factuellement faux. Le réduire à l’organisation de résistance est également faux. Il faut accepter sa nature composite pour pouvoir l’analyser sérieusement.
Pourquoi cela importe pour la politique française
Cette analyse précise importe parce qu’elle détermine quelles politiques sont raisonnables. Si l’on pense le Hamas comme pur terrorisme, la seule politique est l’éradication militaire totale. Si l’on pense le Hamas comme gouvernement avec dérives armées, des politiques plus diverses deviennent possibles — négociation conditionnée, isolation politique, retraits militaires israéliens, élections palestiniennes, intégration sous conditions d’un Hamas réformé dans une autorité palestinienne reconnue.
La France, dans la séquence actuelle, renonce à l’analyse précise. Elle adopte la grille pur terrorisme — celle d’Israël et des États-Unis. Cette adoption l’enferme dans une seule politique — soutien inconditionnel à la riposte israélienne. Elle perd sa capacité d’arbitrage. Elle abandonne sa singularité diplomatique. Elle suit plutôt qu’elle ne propose.
Une France qui ferait l’analyse précise pourrait défendre une autre politique : condamnation absolue des actes terroristes du 7 octobre (sans aucune réserve) ; exigence du droit de la guerre dans la riposte israélienne (pas de cibles civiles disproportionnées) ; proposition d’une feuille de route diplomatique à plus long terme (relance du processus politique, élections palestiniennes, deux États). Cette politique serait plus complète, plus crédible, plus française. Elle est à inventer.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : restaurer la précision juridique du mot terrorisme
Les médias, les responsables politiques, les juristes doivent restaurer la précision du mot terrorisme — qui désigne des actes spécifiques contre des civils, pas un étiquetage global d’organisations complexes. Cette précision n’atténue aucune gravité — au contraire, elle qualifie mieux ce qui est inacceptable. Elle est exigeante mais nécessaire. Elle s’enseigne dans les facultés de droit. Elle devrait s’enseigner dans les rédactions.
Deuxième intuition : analyser les acteurs dans leur complexité
Les acteurs politiques internationaux complexes — Hamas, Hezbollah, IRA historique, FLN historique, Taliban actuels, Houthis — doivent être analysés dans leur complexité : organisations gouvernementales et idéologiques et armées et sociales. Cette analyse complexe est la norme dans les sciences politiques internationales sérieuses. Elle est absente du débat public français. Elle doit être réintroduite.
Troisième intuition : préparer la diplomatie d’après-guerre
La guerre actuelle à Gaza ne durera pas indéfiniment. Quand elle se terminera — dans des mois, dans un an, dans plusieurs années —, la France devra participer à la reconstruction politique de la région. Cette reconstruction sera impossible si la France a, dans la séquence en cours, abandonné sa singularité diplomatique. Elle redeviendra possible si la France, malgré la pression, conserve sa capacité d’arbitrage. Cela suppose, dès maintenant, de ne pas s’aligner sans réserves sur une seule narration. C’est difficile. C’est nécessaire.
Conclusion : préserver la capacité de penser
Nous sommes le 20 octobre 2023. Treize jours après l’attaque du 7 octobre. Quinze jours après le début de l’opération militaire israélienne sur Gaza. La séquence en cours est terrible dans son intensité. Elle exige des prises de position morales et politiques. Mais elle exige aussi, et c’est ce point que je veux poser ici, la préservation de notre capacité collective à penser ce qui se passe.
Penser, ce n’est pas relativiser. Penser, ce n’est pas pardonner. Penser, c’est analyser, qualifier, distinguer, peser, proposer. Sans cette discipline, la France de 2023 renonce à ce qui a fait, pendant un siècle, sa singularité dans le débat international : la capacité à parler à tous les acteurs d’un conflit. Cette singularité est un capital civilisationnel. Elle est en train d’être brûlé à toute vitesse.
J’écris cette tribune pour qu’on garde trace. Pour qu’à un moment, dans un an ou cinq ans, on puisse revenir et se souvenir : quelqu’un avait posé, à chaud, dans l’urgence, la question méta-politique qui aurait permis de penser autrement. Pas par audace particulière. Par simple discipline d’analyse. Cette discipline doit être réapprise. Elle est l’antidote à la sidération.
Lisez bien. Le 7 octobre 2023 contient des actes terroristes massifs qu’il faut condamner sans réserve. Et le Hamas est une organisation complexe qu’il faut analyser dans sa complexité pour pouvoir penser des politiques justes. Ces deux phrases ne se contredisent pas. Elles sont simultanées. Et la France de 2023 a, depuis treize jours, beaucoup de mal à les tenir simultanément. À nous d’écrire la suite, calmement, malgré la pression. La pensée, la pensée vraiment, n’a pas d’autre voie.
Pour aller plus loin
- Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme, 1999
- Résolutions onusiennes sur le droit à l’autodétermination des peuples (1514 de 1960, 1541 de 1960)
- Charte du Hamas — texte de 1988 et révision de 2017
- Henry Laurens — La question de Palestine, Fayard, plusieurs tomes
- Bertrand Badie — L’État importé, Fayard, 1992 (pour le cadre méta-politique)
- Pascal Boniface — Géopolitique du conflit israélo-palestinien, IRIS
- Edward Said — La question de Palestine, Sindbad
- Beverley Milton-Edwards et Stephen Farrell — Hamas: The Quest for Power, Polity, 2010
Tribune publiée 13 jours après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Versée au corpus Coalition Nationale.
Commentaires et débats
Connectez-vous pour commenter.
Soyez le premier à ouvrir un débat, à contribuer et à commenter.