Tribune · 9 août 2021

Le pass sanitaire, ou la République qui choisit la contrainte plutôt que la confiance

Rétrospective

Je vais essayer de poser calmement une idée qui me travaille depuis des semaines, et que je sais inflammable : nous sommes en train de remplacer la confiance par la contrainte, et personne ne mesure le prix civique que nous paierons pour cela.

Nous sommes à l’été 2021. Le pass sanitaire s’étend aux cafés, aux trains, aux lieux de culture. L’obligation vaccinale frappe les soignants — ceux-là mêmes qu’on applaudissait aux fenêtres il y a un an. Je veux être clair, parce que sur ce sujet la nuance est immédiatement broyée : je ne conteste pas l’utilité des vaccins, je ne suis pas de ceux qui nient la réalité du virus ni la valeur de la science. Mon propos est ailleurs. Il porte sur la méthode, et la méthode, en démocratie, n’est jamais un détail.

L’année dernière, j’avais écrit que l’État avait adopté une « grammaire du flou » : annoncer sans expliquer, décider sans assumer, gouverner par la peur plutôt que par la raison. Un an plus tard, la grammaire a changé de temps. Le flou est devenu injonction. On ne nous explique plus : on nous contraint. Et l’on a trouvé l’outil parfait pour cela — un dispositif technique, le pass, qui transforme un débat politique en simple formalité d’accès.

Ce qui me frappe, c’est la facilité avec laquelle un grand pays démocratique a accepté de conditionner l’accès à la vie ordinaire — boire un café, prendre un train, entrer dans une bibliothèque — à la présentation d’un document. Je ne dis pas que c’est illégitime dans une urgence sanitaire. Je dis que cela aurait dû nous coûter un débat, une explication, une délibération à la hauteur. Or cela s’est fait dans la précipitation, par la voie réglementaire, au détour d’un été, pendant que le pays avait la tête ailleurs.

Et il y a les soignants. On leur a demandé de choisir entre leur conviction et leur métier. Là encore, je comprends l’argument sanitaire. Mais je vois aussi une institution qui, faute d’avoir su convaincre, a préféré suspendre. Convaincre est lent, fatigant, incertain. Contraindre est rapide, net, mesurable. Un État qui a perdu l’art de convaincre se rabat sur l’art de contraindre — et c’est précisément le symptôme d’un affaiblissement, pas d’une force.

Je veux pointer une chose que peu de gens disent : la contrainte a un coût différé. Chaque fois qu’on remplace l’adhésion par l’obligation, on économise un effort aujourd’hui et on creuse une dette de défiance pour demain. Cette défiance ne se voit pas tout de suite. Elle s’accumule. Elle ressortira plus tard, sur d’autres sujets, sous d’autres formes — abstention, colère, rupture entre une partie du pays et ses institutions. Nous fabriquons, sans le voir, la défiance des prochaines décennies.

Le plus troublant, c’est l’habituation. Ce qui aurait paru impensable il y a deux ans est devenu, en quelques mois, une routine que l’on sort de sa poche à l’entrée d’un restaurant. L’exception est devenue grammaire. Et l’histoire enseigne que les dispositifs d’exception ont une fâcheuse tendance à survivre à ce qui les a justifiés.

Je ne plaide ni pour l’irresponsabilité sanitaire, ni pour la défiance systématique. Je plaide pour une exigence simple : qu’une démocratie qui contraint s’oblige à expliquer, à délibérer, à dater la fin de l’exception, et à traiter ses citoyens — y compris ceux qui hésitent — en adultes capables de comprendre, et non en enfants qu’on discipline. La confiance est un capital national. Nous sommes en train de le dépenser sans compter. Et un jour, il faudra bien faire les comptes.

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