Tribune · 22 février 2015

Le voile, ou comment la France post-Charlie a déplacé sa peur sur les femmes musulmanes

Rétrospective

Permettez-moi de vous parler franchement. Nous sommes le 22 février 2015. Il y a six semaines, sept jours et trois heures, deux frères entraient dans les locaux de Charlie Hebdo et y assassinaient douze personnes. Le surlendemain, dans une supérette casher de la porte de Vincennes, un troisième homme prenait des otages et en tuait quatre. La France a marché. Près de quatre millions de personnes le 11 janvier, à Paris et en province, dans une mobilisation civique d’une ampleur historique. Le pays a paru, pendant 48 heures, redécouvrir ce qu’il avait de commun. Je suis Charlie, Je suis Juif, Je suis policier — l’identification rituelle des Français aux victimes, aux corps en deuil, à la nation blessée.

Six semaines plus tard, où en sommes-nous ? J’ai regardé ces six semaines avec attention. J’ai compté les sujets dominants du débat public : nous parlons d’islam, nous parlons de laïcité, nous parlons d’école, nous parlons de banlieues, et nous parlons — surtout — de voile. Le mot revient dans toutes les conversations, sur toutes les chaînes, dans tous les éditoriaux. Voile à l’université, voile à l’école, voile sur les plages, voile à l’hôpital, voile dans les administrations, voile sur les photos d’identité, voile au sortir des écoles. Six semaines pour transformer un traumatisme civique majeur — l’assassinat ciblé de journalistes et de juifs par des terroristes islamistes — en une polémique tournante sur un morceau de tissu.

Je vais être direct, et je sais que cette franchise va me valoir des accusations. Mais c’est la franchise que je dois aux Français pour avancer dans la compréhension de ce qui nous arrive. Une France qui ne veut pas de femmes voilées, c’est une France qui ne veut pas de l’islam pratiqué visiblement par ses concitoyens. Tout le reste — la laïcité, le droit des femmes, la lutte contre le séparatisme — est de la rationalisation. Pas du mensonge, attention : de la rationalisation. C’est-à-dire que les gens qui parlent du voile croient parler de laïcité ou de droit des femmes. Ils ne s’en rendent pas compte. Mais en pratique, le voile cristallise quelque chose d’autre. Et tant qu’on n’aura pas nommé cette chose-là, on continuera de tourner en rond.

Cette chose-là, c’est notre peur. La peur d’un pays qui sent qu’il change, qui ne sait pas comment dire à voix haute qu’il change, et qui déplace sa peur sur ce qu’il trouve de plus visible. Le voile est visible. Le voile est silencieux. Le voile, lui, ne répond pas. Il fait un parfait dérivatif.

Vingt-six ans qu’on tourne en rond

Reprenons la séquence. Le débat français sur le voile commence le 18 septembre 1989. À Creil, dans l’Oise, trois collégiennes — Leila, Fatima et Samira — sont exclues du collège Gabriel-Havez parce qu’elles refusent de retirer leur foulard en classe. L’affaire devient nationale. Lionel Jospin est ministre de l’Éducation. Le Conseil d’État, en novembre, rend un avis nuancé : le port du foulard n’est pas en lui-même incompatible avec la laïcité, mais peut être encadré au cas par cas.

L’affaire dure des années. En 1994, circulaire Bayrou. En 2003, commission Stasi. En 2004, loi sur le port de signes religieux ostensibles à l’école publique. En 2010, loi sur l’interdiction de dissimulation du visage dans l’espace public. En 2011, expulsion d’une mère accompagnant des sorties scolaires. En 2013, circulaire Vallaud-Belkacem. En 2014, recommandations du HCI sur le port du voile dans l’enseignement supérieur — recommandations heureusement rejetées par le gouvernement, mais soutenues par une partie de la classe politique. Et maintenant, 2015, après Charlie, on remet sur la table : voile à l’université, voile à l’hôpital, voile dans les administrations communales, voile sur les photos d’identité.

Vingt-six ans. Vingt-six ans qu’un pays qui a connu des révolutions, des guerres, deux guerres mondiales, l’invention du Code civil, la sortie du concordat napoléonien, qu’un pays qui a traversé Vichy et qui a reconstruit après 1945, qu’un pays qui a écrit Camus et Sartre, qui a inventé la Nouvelle Vague, qui a posé en 1905 l’un des cadres laïcs les plus aboutis du monde occidental, qu’un pays qui est passé sans guerre civile à la sortie de l’Algérie française, qu’un pays qui a vu mourir et naître plusieurs Républiques — tourne en rond sur un morceau de tissu.

Posez-vous la question, calmement. Comment un pays comme la France peut-il être bloqué, pendant vingt-six années consécutives, sur le même débat ? Quelle société, ailleurs sur la planète, perd autant de bande passante politique sur un sujet d’une telle modestie objective ? Vous ne trouverez pas. Aucune autre démocratie n’a passé un quart de siècle à se demander quoi faire de quelques centaines de milliers de femmes qui portent un voile.

Si ce débat dure depuis vingt-six ans, ce n’est pas qu’il n’a pas de réponse. C’est qu’il n’est pas vraiment le sujet.

La peur a un nom, et ce n’est pas le voile

Le sujet réel de la séquence française post-1989 sur le voile, je vais essayer de le poser. Avec précaution, parce que je sais que je marche sur un terrain où chaque mot compte.

Le sujet réel, c’est la transformation démographique de la France. Pas le voile. La transformation démographique. Depuis les années 1960-1970, la France a accueilli, à un rythme important, des populations issues de l’immigration nord-africaine et africaine. Cette immigration s’est installée, s’est mariée, a fait des enfants, et a maintenant des petits-enfants nés français, citoyens français à part entière. Ces générations sont, dans leur immense majorité, des Français comme les autres : qui votent, qui paient leurs impôts, qui font des enfants, qui se lèvent le matin pour aller travailler. Une minorité d’entre eux pratique l’islam de manière visible — port du voile pour les femmes, mosquée le vendredi pour les hommes, ramadan en famille, halal au supermarché.

Cette transformation est une réalité statistique. Elle s’est produite. Elle continue. Elle n’est ni bonne ni mauvaise en soi — c’est un fait. Or les Français, dans leur ensemble, n’ont jamais été préparés à cette transformation. Personne ne leur a dit, à un moment, calmement, à la télévision : votre pays est en train de devenir un pays plus mélangé qu’il ne l’a jamais été dans son histoire récente, et voici comment nous allons l’organiser, voici comment nous allons en faire une force, voici ce que nous attendons des nouveaux arrivants, voici ce que nous attendons de vous. Cette parole structurante, posée, adulte, n’a pas été prononcée. Aucun président de la République depuis Pompidou ne l’a prononcée. Aucun premier ministre. Aucun ministre de l’Intérieur. Personne.

À la place, le pays a vécu la transformation au quotidien, sans cadre, sans explication, sans projet. Et la classe politique, plutôt que de parler franc, a préféré déplacer le sujet. Quand il s’agissait de parler d’intégration scolaire, on a parlé d’apprentissage du français. Quand il s’agissait de parler du logement et des banlieues, on a parlé d’insécurité. Quand il s’agissait de parler de l’islam, on a parlé du voile. À chaque étape, on a substitué un objet symbolique à une réalité complexe. Et l’objet symbolique a fini par occuper tout l’espace.

Aujourd’hui, en 2015, la France projette sur le voile tout ce qu’elle n’arrive pas à dire de la transformation qui la traverse. Le voile devient le réceptacle de toutes les angoisses : peur du terrorisme, peur du communautarisme, peur de l’islamisme, peur du repli, peur de l’envahissement, peur de l’avenir. La femme voilée porte tout cela sur ses épaules — alors qu’elle est, dans 99 % des cas, une concitoyenne paisible qui va chercher son enfant à l’école, qui travaille en cuisine, qui rentre du marché. Cette projection est une cruauté symbolique dont la France ne mesure pas l’ampleur.

Charlie et le glissement

Revenons aux six dernières semaines. Le 7 janvier, attentat de Charlie Hebdo. Les frères Kouachi sont des Français nés en France, élevés en France, scolarisés en France. Le 9 janvier, Amedy Coulibaly, lui aussi né en France, attaque la supérette casher. Ces trois hommes sont des terroristes islamistes au sens strict du terme : ils tuent au nom d’une lecture politico-religieuse de l’islam, dans le cadre d’une mouvance internationale précise (al-Qaïda dans la Péninsule arabique pour les Kouachi, Daech naissant pour Coulibaly). Leur acte a une nature : terroriste. Leur idéologie a un nom : djihadisme.

Le 11 janvier, la France marche. La séquence aurait dû déboucher sur un programme clair : renforcement du renseignement, désorganisation des filières djihadistes, traitement des fragilités françaises spécifiques (radicalisation en prison, contrôle de l’enseignement religieux non agréé, accompagnement des familles qui voient un enfant basculer). Ce programme a été partiellement engagé, et c’est une bonne chose. Mais à côté de ce programme légitime, un autre processus s’est mis en route — un processus discret, presque automatique, dans la chaîne médiatique-politique.

Ce processus a consisté à élargir le champ. À passer du terrorisme djihadiste au djihadisme idéologique, du djihadisme idéologique à l’islam politique, de l’islam politique à l’islam pratiqué, et de l’islam pratiqué aux femmes voilées. Ce glissement, en six semaines, est documentable jour par jour. Le 12 janvier, on parle des frères Kouachi. Le 19 janvier, on parle des prêcheurs salafistes. Le 26 janvier, on parle de l’islam des banlieues. Le 2 février, on parle des entreprises qui ferment leurs salles de prière. Le 9 février, on parle d’une mère voilée empêchée de pénétrer dans l’enceinte d’une école. Aujourd’hui, 22 février, le débat principal sur les chaînes d’information est : faut-il interdire le voile à l’université ?

Ce glissement, jour après jour, place après place, est une erreur civique majeure. Il transforme une question régalienne de terrorisme — qui appelle des réponses précises, techniques, ciblées — en une question identitaire de port vestimentaire — qui n’a aucun lien causal avec le terrorisme. Les frères Kouachi n’avaient rien à voir avec une femme voilée sortant ses enfants de l’école à Creil. Amedy Coulibaly n’avait rien à voir avec une étudiante en lettres portant un foulard à l’amphithéâtre de Nanterre. Ces vies n’ont rien en commun. Mais le débat français les rassemble, mécaniquement, sous le même chapeau symbolique : l’islam. Et ce qui se construit par ce glissement, c’est une assignation collective : toute personne musulmane est désormais comptable, dans le débat public, des actes de quelques meurtriers qui se réclament de la même religion.

Ce n’est pas tenable. Ce n’est pas républicain. Ce n’est pas, à la longue, sécuritaire — parce que cette assignation collective produit précisément ce qu’elle prétend combattre : du repli, de la défiance, parfois de la haine, et dans une marge minuscule mais réelle, des radicalisations supplémentaires.

Les femmes qui portent le voile, qui sont-elles vraiment ?

Je voudrais m’arrêter une seconde sur celles dont le débat parle sans cesse, mais qu’il n’invite jamais à parler. Les femmes voilées de France. Elles seraient, selon les estimations dont je dispose, entre 600 000 et 1,2 million dans le pays, selon que l’on parle du voile occasionnel ou du voile quotidien. C’est très peu, en valeur absolue. C’est moins que le nombre de chômeurs en catégorie A en Île-de-France. Mais on en parle infiniment plus.

Qui sont-elles ? Mes propres rencontres, mes propres conversations, depuis des années, dans des lieux variés, en France et ailleurs, me permettent d’en dire quelque chose. Elles sont, pour la majorité, des Françaises nées en France, fille ou petite-fille d’immigrés maghrébins ou africains. Certaines portent le voile depuis longtemps, par éducation familiale. D’autres l’ont adopté plus tard, à l’adolescence, à l’université, après mariage — parfois par choix religieux personnel, parfois sous influence familiale, parfois par identification communautaire dans un contexte où elles se sentent rejetées. Elles travaillent dans la santé, dans l’éducation, dans la restauration, dans les services à la personne, parfois dans la fonction publique territoriale, parfois dans l’enseignement supérieur. Elles élèvent des enfants. Elles vont au cinéma. Elles regardent Plus Belle la Vie le soir comme tout le monde.

Ces femmes ne sont pas un projet politique. Elles ne sont pas un cheval de Troie. Elles ne sont pas une avant-garde djihadiste. Elles sont, dans leur écrasante majorité, des concitoyennes paisibles. Et la séquence française des dix dernières années les a transformées, malgré elles, en objet politique national. Aucune autre catégorie de citoyennes n’aurait accepté un tel traitement. Pas les chrétiennes pratiquantes. Pas les juives orthodoxes. Pas les bouddhistes. On a accepté, sans broncher, de désigner publiquement, dans les médias, à la télévision, en plateaux de débat, un groupe identifiable de Françaises comme problème pendant un quart de siècle. C’est une faute politique majeure.

Il y a, parmi ces femmes, des cas problématiques. Bien sûr. Des cas de pression familiale, de port imposé, de séparatisme communautaire revendiqué, de prosélytisme. Ces cas existent. Ils sont minoritaires mais ils sont réels. Et ils méritent d’être traités — par le droit, par la protection sociale, par l’éducation, par l’accompagnement individualisé. Mais on ne traite pas les cas individuels par une politique générale d’interdiction massive. C’est l’inverse exact d’une bonne politique publique. Une bonne politique publique cible précisément. Une mauvaise politique publique vise large et touche beaucoup de cibles indues pour atteindre quelques cibles légitimes.

L’autre face : reconnaître ce qu’il faut traiter

Je n’écris pas cette tribune dans une posture angélique. Je sais qu’il y a, en France, un islam politique organisé qui pose problème. Frères musulmans, salafisme quiétiste qui glisse vers le salafisme djihadiste, certaines mosquées importées qui propagent des théologies incompatibles avec les valeurs républicaines. Je sais que des prêcheurs étrangers parlent en France sans contrôle suffisant. Je sais que des écoles privées hors contrat enseignent des choses problématiques. Je sais que des structures associatives se constituent comme des États dans l’État. Je sais que dans certains quartiers, la pression communautaire sur les femmes existe, et qu’il faut la combattre.

Tous ces sujets sont légitimes. Tous appellent une action publique sérieuse, calibrée, durable. Renforcement du contrôle des associations cultuelles, formation et certification des imams en France, encadrement des écoles privées hors contrat, soutien systématique aux familles musulmanes laïques attaquées dans leurs propres quartiers, présence renforcée de l’État dans les quartiers populaires (école, police, services publics, infrastructures culturelles), traitement judiciaire ferme des violences et pressions contre les femmes.

Mais aucune de ces actions ne passe par l’interdiction du voile dans la rue, à l’université ou sur la plage. Ces actions passent par autre chose : par du renseignement précis, du droit ciblé, des moyens donnés à des services régaliens compétents, et — sujet le plus difficile — par une politique d’intégration enfin pensée comme un projet de pays. Le voile n’est pas un levier de cette politique. Le voile est un faux levier, parce qu’il vise un symbole alors que le problème est ailleurs. Et la confusion entre vrai levier et faux levier nous fait perdre, depuis des années, l’essentiel de notre énergie collective.

Quelques intuitions pour sortir de la nasse

Comme j’en prends l’habitude, je termine par quelques directions. Elles ne sont pas un programme. Elles sont des angles à creuser.

Première intuition : dire la vérité démographique

Le pays mérite mieux qu’un débat masqué sur ce qu’il est devenu. Un président qui aurait du courage politique consacrerait une prise de parole solennelle annuelle, devant l’Assemblée et le Sénat réunis, à un état démographique complet du pays : combien d’arrivées, d’où, vers où, avec quelles trajectoires d’intégration mesurées sur dix ans, quels enjeux culturels et sociaux à anticiper, quels investissements publics affectés. Cette parole installerait dans le débat public des chiffres au lieu de fantasmes, et permettrait de discuter en adultes. Ce moment républicain démographique n’existe pas. Il faut l’inventer.

Deuxième intuition : protéger les femmes individuellement

Les femmes en France qui subissent une pression vestimentaire ou religieuse familiale ont besoin d’une protection effective, pas symbolique. Cela suppose un dispositif judiciaire dédié, des places d’hébergement d’urgence accessibles dans toutes les préfectures, un signalement scolaire formé, et une politique d’aide à l’autonomie économique des jeunes femmes des quartiers populaires. Cette politique fine et durable est mille fois plus efficace qu’une interdiction de port vestimentaire générale. Elle coûte plus cher, elle est moins spectaculaire, elle n’a pas de unes de magazine — mais elle protège, vraiment.

Troisième intuition : restaurer la laïcité de 1905

La laïcité française s’est dévoyée dans la séquence des vingt dernières années. La loi de 1905 — l’une des plus belles inventions politiques européennes — pose une règle simple : l’État ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte ; en contrepartie, chacun est libre d’exercer le sien dans l’espace public, dans le respect de l’ordre public et des libertés des autres. C’est tout. Cette laïcité-là n’a aucun problème avec un voile dans la rue, un voile à l’université, un voile dans une administration où l’on est citoyen et non agent public. Elle a un problème avec un voile en classe (école publique), avec un voile derrière un guichet d’agent public (neutralité de l’État), avec un voile imposé. Cette ligne, claire, simple, suffisante, doit être récupérée contre ses dévoyeurs.

Quatrième intuition : nommer les vrais ennemis

Il y a en France des ennemis de la République. Ils ne portent pas un voile : ils porte des explosifs ou des kalachnikovs. Ils ne sont pas à l’amphithéâtre de Nanterre ou à la sortie de l’école : ils sont en Syrie, ou en train de revenir de Syrie, ou en train de planifier en banlieue parisienne ou en banlieue lyonnaise. C’est eux qu’il faut combattre, avec tous les moyens du droit, du renseignement, de la coopération internationale, et de la justice antiterroriste. Confondre ces ennemis avec la masse des Français musulmans est une erreur stratégique de premier ordre — exactement ce que ces ennemis veulent. Diviser le pays, monter les Français contre les Français, créer du repli défensif, et recruter dans le repli défensif.

Cinquième intuition : une autre voix politique est possible

Le débat français de 2015 oppose, schématiquement, trois positions : une droite qui durcit (Sarkozy version 2015, Wauquiez, certains centristes), une extrême droite qui légalise sa rhétorique (Marine Le Pen, Marion Maréchal), et une gauche qui hésite (Hollande, Valls, Cazeneuve, gauche socialiste sortie pulvérisée des sondages). Aucune de ces trois positions ne dit la vérité au pays. Aucune ne propose de cap. Aucune n’a la force morale d’assumer la transformation française et de l’organiser. Cette absence est une carence politique majeure, et elle sera, à terme, l’occasion d’une autre proposition. Cette autre proposition s’inventera. Elle n’aura pas l’odeur de la nostalgie ni celle de la peur. Elle parlera de la France telle qu’elle est, et de la France telle qu’elle peut devenir. Elle parlera aux Français de souche comme aux Français nés de l’immigration. Elle proposera un cap. Et elle gagnera, parce qu’elle correspond à un besoin transversal du pays que personne n’occupe encore.

Conclusion : tenir parole à soi-même

Je termine en revenant aux victimes de janvier. Aux journalistes de Charlie. Aux clients de la supérette de la porte de Vincennes. À leur mémoire. À ce qu’ils méritent que la France fasse, dans les années qui viennent, en leur nom.

Ce qu’ils méritent, ce n’est pas que la France se déchire sur des étoffes. Ce qu’ils méritent, c’est que la France retrouve sa capacité d’arbitrage, de hiérarchisation, de calme, de courage. Ce qu’ils méritent, c’est que les vrais ennemis soient nommés, traqués, jugés. Et que les concitoyens qui ne sont pas les ennemis — peu importe leur religion, leur tenue, leur origine — soient pleinement reconnus comme citoyens à part entière.

Tenir parole à soi-même, en tant que nation, c’est cela. La France de 2015 n’y est pas. Elle s’agite, elle s’épuise, elle a peur. Elle déplace sa peur sur ce qui est visible et silencieux. Elle parle de voile parce qu’elle n’arrive pas à parler de ce qu’elle est devenue.

Ça finira par changer. Pas tout de suite. Mais ça finira par changer, parce qu’aucune nation ne peut tenir un quart de siècle sur la même névrose sans qu’à un moment, quelque chose d’autre s’invente. Cette autre chose s’inventera. Je travaille, à ma place, pour qu’elle s’invente bien. Vous travaillez à la vôtre. Continuons.

Pour aller plus loin

  • Le Monde — Dossier voile et laïcité, archives 2015
  • Conseil d’État — Avis du 27 novembre 1989 sur le port de signes religieux à l’école
  • Commission Stasi — Rapport de la commission de réflexion sur l’application du principe de laïcité dans la République, 11 décembre 2003
  • Patrick Weil — Liberté, égalité, discriminations. L’identité nationale au regard de l’histoire, Grasset, 2008
  • Jean Baubérot — Les sept laïcités françaises, Maison des sciences de l’homme, 2015
  • Olivier Roy — La sainte ignorance. Le temps de la religion sans culture, Seuil, 2008
  • Insee Première — Être né en France d’un parent immigré, n° 1287, février 2010
  • Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État

Tribune publiée six semaines après les attentats de janvier 2015, dans le débat post-Charlie. Versée au corpus Coalition Nationale.

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