Tribune · 25 février 2019

Les chiffres officiels qui ne disent plus la vérité : la déformation de la réalité française par ses propres statistiques

Rétrospective

Je voudrais prendre, aujourd’hui, un exemple concret pour illustrer un phénomène plus large. L’exemple, c’est l’écart entre les chiffres officiels de l’INSEE sur le chômage en France, et les chiffres officiels de Pôle Emploi sur les inscrits en recherche d’emploi. Ces deux institutions sont publiques, sérieuses, indépendantes politiquement. Aucune ne ment. Aucune ne falsifie. Et pourtant, leurs chiffres ne disent pas la même chose. Et cet écart, à mes yeux, mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il symbolise quelque chose de plus large dans le rapport actuel des Français à leur État.

Que disent l’INSEE et Pôle Emploi ?

Reprenons. L’INSEE, dans son enquête Emploi du quatrième trimestre 2018, annonce un taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT) de 8,8 % de la population active française métropolitaine. Soit environ 2,4 millions de chômeurs au sens du BIT. C’est le chiffre officiel français, celui qui est utilisé dans les comparaisons européennes, dans les indicateurs publics, dans la rhétorique gouvernementale.

Dans le même temps, Pôle Emploi annonce 6,2 millions de demandeurs d’emploi inscrits en catégories A, B, C, D, E au 31 décembre 2018. Soit environ 20 % de la population active française. Plus de deux fois et demie le chiffre INSEE. Pas une petite différence — un écart qui change la perception qualitative de la situation économique du pays.

Comment expliquer cet écart ?

Le chiffre INSEE est le chômage au sens du BIT, qui pose trois conditions cumulatives : (a) être sans emploi durant une semaine de référence ; (b) être disponible pour prendre un emploi dans les deux semaines ; (c) avoir effectué une démarche active de recherche d’emploi dans les quatre semaines précédentes (ou avoir trouvé un emploi qui commence dans les trois mois). C’est une définition restrictive. Elle exclut les personnes qui ont travaillé même une heure dans la semaine, les personnes qui ne sont pas disponibles immédiatement (formation, maladie longue, garde d’enfants), les personnes qui ne cherchent plus activement (découragement après échecs répétés).

Le chiffre Pôle Emploi est l’inscription administrative à un service public d’aide au retour à l’emploi. Catégorie A : sans emploi, recherche active. Catégorie B : a travaillé moins de 78 heures dans le mois, recherche active. Catégorie C : a travaillé plus de 78 heures, recherche active. Catégorie D : sans emploi, non immédiatement disponible (stage, formation, maladie). Catégorie E : a un emploi mais cherche autre chose. Cette définition est administrative. Elle inclut toute personne en démarche d’amélioration de sa situation, même si elle a un emploi partiel ou intermittent.

Les deux définitions sont cohérentes en interne. Aucune n’est mensongère. Mais elles mesurent des réalités différentes. Et l’INSEE, par son chiffre BIT, minimise la précarité française. Pôle Emploi, par son total catégories A à E, maximise la dépendance au service public. La vérité du vécu des Français — combien d’entre nous, dans nos familles, ont quelqu’un qui galère vraiment à trouver un emploi stable et bien rémunéré ? — est quelque part entre les deux. Probablement plus près du chiffre Pôle Emploi que du chiffre INSEE.

Un écart qui n’est pas seulement statistique

Cet écart entre les deux chiffres officiels n’est pas un détail technique. Il est l’indice de quelque chose de plus profond. La France a, depuis trente ans, accumulé une série d’écarts statistiques qui, tous, minimisent les réalités difficiles aux yeux des décideurs.

Sur la délinquance : les statistiques officielles du ministère de l’Intérieur (Délinquance générale, agressions, cambriolages) sont régulièrement remises en cause par les agents de police eux-mêmes (l’affaire Langlois récente l’a documenté), qui dénoncent des pressions de leur hiérarchie pour ne pas enregistrer certaines plaintes. Les chiffres officiels sont plus bas que la réalité vécue par les Français.

Sur l’immigration : les statistiques de l’OFII sur les arrivées légales et celles du ministère de l’Intérieur sur les flux clandestins ne se rejoignent pas. Les estimations privées par démographes (Hervé Le Bras, Michèle Tribalat selon des angles différents) divergent de plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions sur des cumuls décennaux. Le chiffre officiel est plus bas que le chiffre vécu.

Sur la pauvreté : l’INSEE retient un seuil de pauvreté à 60 % du revenu médian. Avec ce seuil, environ 14 % des Français sont pauvres. Mais ce seuil relatif baisse mécaniquement quand le revenu médian baisse — ce qui est arrivé pendant la crise de 2008-2012. Conséquence paradoxale : pendant la crise, la pauvreté officielle a peu augmenté parce que le seuil baissait en même temps. La réalité vécue — magasins de hard discount qui se remplissent, banques alimentaires saturées, sans-abri en augmentation — ne correspondait pas au chiffre officiel.

Sur l’inflation : les chiffres officiels de l’inflation INSEE sont, depuis des années, en décalage avec le ressenti des Français qui constatent que leur pouvoir d’achat baisse alors que l’inflation officielle est nulle ou faible. Cet écart vient d’une pondération technique du panier de référence INSEE qui ne reflète pas bien les dépenses contraintes (énergie, loyer, alimentation de base) qui pèsent surtout sur les classes populaires et moyennes.

Sur la croissance : les chiffres officiels du PIB sont bons. Mais ils mesurent la valeur ajoutée totale, pas le bien-être ressenti par habitant. Un PIB qui croît de 1,5 % par an avec une population qui croît de 0,5 % et qui se précarise par le bas ne se traduit pas en amélioration ressentie pour la majorité.

Tous ces écarts statistiques sont, individuellement, défendables techniquement. Aucune institution publique ne ment. Aucun fonctionnaire ne triche. Et pourtant, l’effet cumulé est une déconnexion croissante entre les chiffres officiels et le vécu des Français. Cette déconnexion est une cause profonde du mouvement des Gilets Jaunes que nous traversons depuis novembre 2018. Pas la cause unique. Mais une cause profonde sous-estimée par la classe dirigeante.

La défiance comme conséquence

Quand les Français entendent, à chaque trimestre, que l’économie va bien, que le chômage baisse, que la pauvreté est sous contrôle, que l’immigration est limitée, que la délinquance recule, et qu’ils constatent dans leur vie quotidienne à peu près le contraire de chacun de ces énoncés, quelque chose se brise. Pas tout de suite. Pas brutalement. Lentement. Par accumulation.

Cette accumulation prend, in fine, la forme d’une défiance globale. Les chiffres officiels sont faux. Les médias relaient les mensonges du pouvoir. Les experts sont vendus. La classe politique nous prend pour des cons. Cette grammaire est celle qu’on entend sur les ronds-points depuis novembre. Elle n’est pas totalement injustifiée. Elle est l’aboutissement d’une trentaine d’années d’écarts entre chiffres officiels et vécu populaire.

Le drame, c’est que cette défiance va plus loin qu’elle ne devrait. Parce qu’une fois la confiance brisée, tout devient suspect. Y compris les chiffres qui sont exacts. Y compris les analyses qui sont justes. Y compris les institutions qui font bien leur travail. La défiance, comme la radioactivité, contamine tout ce qu’elle touche. Et reconstruire la confiance, comme reconstruire un sol contaminé, prend des décennies.

Que faire ?

Premier élément : reconnaître l’écart au lieu de le nier. Il faut que les institutions publiques françaises communiquent davantage sur le sens de leurs chiffres. Sur les limites méthodologiques. Sur les définitions retenues. Sur les zones d’ombre. Cette transparence n’est pas une concession aux populistes. Elle est un investissement de long terme dans la confiance civique. L’INSEE pourrait, par exemple, publier systématiquement deux chiffres de chômage — le chiffre BIT et le chiffre Pôle Emploi élargi —, en expliquant les différences. Pôle Emploi pourrait préciser publiquement ce que catégorie A signifie versus catégorie B versus C, D, E. Cette pédagogie est manquante.

Deuxième élément : diversifier les sources. La France a besoin d’instituts statistiques indépendants du pouvoir politique, capables de produire des contre-mesures. L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), aujourd’hui menacé de suppression, est l’un de ces outils. Le Comité du contentieux fiscal en est un autre. Ces structures doivent être protégées, financées, renforcées. Les supprimer parce que leurs chiffres dérangent serait une grave erreur démocratique.

Troisième élément : traiter le sentiment, pas seulement les chiffres. Les sciences politiques savent depuis longtemps que le ressenti compte autant que la mesure pour expliquer les comportements collectifs. Une politique publique qui veut être efficace doit intégrer le sentiment dans son diagnostic. Pas s’y soumettre — c’est différent. Mais le prendre au sérieux, le mesurer par des enquêtes qualitatives, le traiter par des actions concrètes. La crise des Gilets Jaunes est, en grande partie, une crise du ressenti — pas seulement une crise du portefeuille. Et la classe dirigeante française, formée à la statistique pure, ne comprend pas le sentiment. Cette incompréhension est un déficit majeur.

Trois intuitions pour penser autrement

Première intuition : publier les chiffres en double

Tout indicateur public important devrait être publié avec un indicateur de contraste. Chômage BIT et chômage Pôle Emploi. Pauvreté monétaire relative et pauvreté absolue et pauvreté en conditions de vie. Délinquance enregistrée et victimation par enquête. Inflation INSEE et inflation panier-type des classes populaires. Cette discipline du double chiffre restaurerait la confiance par la transparence. Elle est facile à mettre en œuvre — toutes les méthodologies existent.

Deuxième intuition : créer un Observatoire de la défiance publique

Une institution publique indépendante, dotée d’un budget propre, devrait être chargée de mesurer la défiance des Français envers les chiffres officiels, de l’analyser, de proposer des correctifs. Cette institution doit être indépendante du gouvernement, garantie dans son fonctionnement par la loi, protégée des changements de majorité. Sans cela, la défiance reste un angle mort de la politique publique.

Troisième intuition : un président qui consulte régulièrement

Le présidentialisme français concentre le pouvoir. Mais rien n’empêche le président de la République de consulter régulièrement les Français par des dispositifs nouveaux — référendums consultatifs (à condition qu’ils ne soient pas instrumentalisés), conventions citoyennes (en cours sur le climat), grand débat national. Ces dispositifs sont imparfaits. Mais ils sont meilleurs que rien. Ils rétablissent un contrat de consultation qui n’existe pas dans la pratique présidentialiste classique. Ils sont à renforcer, systématiser, protéger.

Conclusion : noter le coût caché

Nous sommes le 25 février 2019. Le quatorzième acte des Gilets Jaunes a eu lieu samedi. Le grand débat national bat son plein. Le pays cherche, douloureusement, à se reparler. Cette difficulté à se parler vient en partie du fait que les mots de référence ne désignent plus la même chose. Quand l’État dit chômage à 8,8 % et que les Français entendent gens qui galèrent à trouver un job, on ne parle pas de la même chose. Quand l’État dit immigration sous contrôle et que les Français entendent afflux dans nos quartiers et nos villages, on ne parle pas de la même chose. Quand l’État dit délinquance qui recule et que les Français entendent insécurité du quotidien, on ne parle pas de la même chose.

Cette divergence de langage est un coût caché de la séquence française. Elle ne se voit pas dans le budget de l’État. Elle se voit dans le rapport civique des Français à leurs institutions. Et ce rapport est en train de se dégrader à une vitesse que la classe dirigeante ne mesure pas.

J’écris cette tribune pour qu’on note. Pour qu’à un moment, dans cinq ou dix ans, on puisse revenir à des textes comme celui-ci et constater : quelqu’un avait remarqué, à l’époque, que les chiffres officiels ne disaient plus la vérité ressentie. Pas pour donner raison aux populismes — qui exploitent l’écart mais n’ont aucune solution sérieuse. Pour permettre à une autre proposition politique — celle qui voudra prendre au sérieux ce diagnostic et y répondre — de trouver son langage.

Cette autre proposition viendra. Elle commencera, à mon sens, par une discipline de la sincérité statistique. Donner aux Français les chiffres vrais, dans leur diversité, sans les enrober. Cette discipline est exigeante. Elle est politiquement coûteuse à court terme (les chiffres vrais sont moins flatteurs). Elle est politiquement payante à long terme (la confiance retrouvée est plus précieuse que n’importe quel pourcentage favorable). À nous d’y travailler.

Bref. Les chiffres officiels ne mentent pas. Mais ils ne disent plus la vérité ressentie. Cet écart est un sujet politique central dont presque personne ne parle. À nous d’en parler.

Pour aller plus loin

  • INSEE — Enquête Emploi, série continue trimestrielle, méthodologie BIT
  • Pôle Emploi — Statistiques mensuelles des demandeurs d’emploi
  • ONDRP — Rapports successifs sur la délinquance enregistrée vs victimation
  • Pierre Rosanvallon — Le bon gouvernement, Seuil, 2015
  • Annie Ernaux et collectifs — Travaux qualitatifs sur le vécu des Gilets Jaunes
  • Christophe Guilluy — La France périphérique, Flammarion, 2014
  • Hervé Le Bras — Études démographiques INED 2017-2018
  • Cour des comptes — Rapports sur la qualité des indicateurs publics

Tribune publiée au cœur du grand débat national, en pleine séquence Gilets Jaunes. Versée au corpus Coalition Nationale.

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