Tribune · 12 mai 2020

Les masques, la Chine, et la perte de compétence opérationnelle d’un grand pays

Rétrospective

Permettez-moi de tenter, aujourd’hui, une démonstration opérationnelle — c’est-à-dire concrète, métier, terre-à-terre — de quelque chose qui me trotte dans la tête depuis le début du mois de mars. Cette démonstration ne portera pas sur la stratégie sanitaire d’ensemble — d’autres tribunes l’ont fait, le feront encore. Elle portera sur un point précis, technique, vérifiable : comment fonctionne, en pratique, une chaîne d’approvisionnement internationale de produits industriels basiques. Parce que ce point précis, à mes yeux, dit quelque chose d’absolument fondamental sur l’état de notre République.

Le contexte. Hier, lundi 11 mai 2020, début du déconfinement national. Des millions de Français devaient, à partir de ce matin, porter un masque dans certains contextes obligatoires (transports en commun, lieux clos collectifs, écoles à partir du 18 mai). Pour cela, ils ont cherché à se procurer des masques chirurgicaux jetables ou des masques FFP2 réutilisables. Et ils en ont péniblement trouvé. À des prix qui ont explosé. À des disponibilités variables. Avec des qualités parfois douteuses. Bref, la situation que je n’ai pas besoin de décrire en détail, parce que vous l’avez tous vécue ces derniers jours.

Le gouvernement, depuis des semaines, explique cette situation. Il explique que les masques sont en pénurie mondiale. Que la Chine produit selon ses propres priorités. Que les enchères internationales sont folles. Que les containers sont détournés à la dernière minute. Que les délais d’importation sont immenses. Que les procédures d’achat public sont complexes. Que les normes européennes sur les masques médicaux sont strictes. Que la France a fait son maximum, commande sur commande, réquisition sur réquisition, et qu’elle se bat sur la scène internationale pour décrocher chaque cargaison.

Cette narration officielle est partiellement vraie — il y a effectivement de la concurrence internationale sur les masques. Elle est largement fausse. Et la fausseté tient en une réalité opérationnelle que les professionnels de l’import-export connaissent depuis des décennies : si tu sais commander en Chine et que tu paies cash, tu reçois en quelques jours. C’est aussi simple que ça.

Ce que sait un professionnel de l’import-export

Je voudrais essayer de poser les choses pour un lecteur non spécialisé. Parce que ce qui suit n’est pas hyper-technique. C’est juste non enseigné dans les écoles d’administration française, et donc invisible à qui n’a pas eu l’occasion de toucher à ces métiers.

Quand vous voulez acheter des produits industriels basiques depuis la Chine — pas des armes, pas du matériel haute technologie, juste des biens manufacturés courants comme des masques FFP2, des gants chirurgicaux, des respirateurs simples, des thermomètres frontaux — la chaîne d’approvisionnement standard est bien rodée. Elle ressemble à ceci.

D’abord, l’identification du fournisseur. Plusieurs voies. Plateforme Alibaba (qui n’est pas qu’un site de e-commerce grand public — c’est un marché B2B mondial avec des millions de fournisseurs vérifiés). Salons professionnels (Canton Fair, qui se tient deux fois par an et est la foire industrielle mondiale). Agents d’achat français ou européens installés à Shanghai, Shenzhen, Guangzhou. Réseaux de la diaspora chinoise francophone. Toutes ces voies fonctionnent en parallèle. Un acheteur sérieux a, en général, cinq à dix contacts simultanés dans différentes provinces chinoises, qu’il peut activer en quelques heures.

Ensuite, la qualification du fournisseur. Visite d’usine (réalisée par l’agent local), audit qualité, vérification des certifications (FDA américaine, CE européen, ISO), demande d’échantillons. Cette phase prend, normalement, deux à quatre semaines sur un fournisseur nouveau. Quelques heures sur un fournisseur déjà connu et certifié.

Puis, la commande et le paiement. La règle d’or des relations commerciales avec la Chine, celle que tout professionnel de l’import-export connaît par cœur, est la suivante : en cas d’urgence ou de volume non négocié, on paie d’avance, en virement bancaire international, en dollars US, sur le compte de la société chinoise. Pas de lettres de crédit (trop lentes). Pas de paiement à la livraison (impossible pour les Chinois sur des inconnus). Pas d’acomptes négociables (à éviter en mode urgence). Cash d’avance, virement reçu, ordre de production lancé, expédition organisée dans la semaine. C’est brutal. C’est culturellement le mode de fonctionnement chinois. Et c’est opérationnellement le plus rapide — quand on connaît les filières.

Enfin, l’expédition. Pour des volumes urgents et petits, avion-cargo depuis Shanghai-Pudong ou Hong-Kong vers Paris-CDG, Roissy-cargo, ou Bâle-Mulhouse. Délai de 2 à 4 jours porte-à-porte. Pour des volumes massifs, bateau depuis Shanghai ou Ningbo vers Le Havre, Marseille-Fos, ou Anvers. Délai de 25 à 35 jours. Les douanes françaises et européennes ont, depuis longtemps, des procédures de dédouanement accéléré pour le matériel médical d’urgence — qui peut être libéré du dépôt douanier en moins de 24 heures moyennant les certificats requis.

Bilan opérationnel d’un import urgent de masques FFP2 depuis la Chine en 2020, pour un opérateur compétent ayant déjà ses contacts : commande passée et payée lundi → cargo embarqué jeudi → atterrissage CDG samedi → dédouanement lundi suivant → livraison entrepôt mardi. Une semaine. Pas un mois. Pas trois mois. Une semaine.

Ce que je viens de décrire est ce que font, depuis trois mois, des dizaines de PME françaises d’import-export qui ont continué, pendant la crise, à approvisionner en privé leurs clients en masques, surblouses, gel hydroalcoolique, thermomètres. Sur des volumes modestes (quelques milliers à quelques dizaines de milliers de pièces), mais avec une régularité impeccable. Ces PME ne sont pas mystérieuses. Elles travaillent à Lyon, à Marseille, à Roubaix, à Toulouse, en région parisienne. Plusieurs sont gérées par des Français d’origine chinoise ou vietnamienne, qui parlent la langue et comprennent les codes culturels. Plusieurs sont gérées par des Français de souche qui ont vingt ou trente ans de pratique avec la Chine. Elles existent. Elles fonctionnent. Et elles ont parfaitement géré leurs flux pendant la crise.

Pourquoi l’État, lui, n’y arrive pas

Voilà la question qui doit nous interpeller. Si des PME de cinq à cinquante salariés réussissent à importer régulièrement de petits volumes de matériel médical depuis la Chine, pourquoi l’État français, avec ses moyens immenses (Bercy, ministère de la Santé, ambassade de France à Pékin, consulats généraux à Shanghai et Canton, attachés commerciaux, Business France, Bpifrance), n’y arrive-t-il pas sur des volumes raisonnablement importants ? La question est légitime. La réponse mérite d’être posée.

Plusieurs raisons s’entrecroisent.

Première raison : la perte de compétence opérationnelle. La haute fonction publique française des trente dernières années — ENA, IEP, grands corps — n’a pratiquement aucune expérience opérationnelle des chaînes d’approvisionnement industrielles internationales. Les hauts fonctionnaires pilotent les politiques publiques, régulent les marchés, coordonnent les acteurs, communiquent les arbitrages. Mais ils ne passent pas eux-mêmes commande en Chine, ils ne gèrent pas eux-mêmes les containers, ils ne négocient pas eux-mêmes avec des contremaîtres chinois sur des lignes de production. Cette compétence métier n’existe pas dans les administrations centrales. Quand la crise arrive, l’État n’a personne en interne qui sache vraiment faire. Il doit acheter cette compétence, en panique, en mode dégradé.

Deuxième raison : l’inadaptation des règles d’achat public. Les marchés publics français sont régis par le Code de la commande publique, qui pose des procédures de mise en concurrence longues, des cahiers des charges détaillés, des dispositifs de contrôle anti-corruption, des recours possibles. Toutes ces protections ont leur raison d’être en temps normal. Aucune n’est adaptée à l’urgence sanitaire majeure. La France a bien prévu, dans le Code, des procédures dérogatoires d’urgence — mais celles-ci sont peu pratiquées, mal connues des acheteurs, exposées à des recours administratifs, et politiquement coûteuses à activer (peur de scandales post-crise sur des marchés sans appel d’offres). Du coup, en pratique, les acheteurs publics hésitent à les utiliser à fond. Ils restent dans une zone grise qui ralentit tout.

Troisième raison : la perte de souveraineté industrielle. La France n’avait pas de production significative de masques chirurgicaux ou FFP2 sur son territoire au début de 2020. Pourquoi ? Parce que cette production avait été délocalisée en Asie depuis vingt ans, dans le mouvement général de désindustrialisation française des années 2000-2010. L’usine Plaintel, en Bretagne, qui produisait des centaines de millions de masques par an, a fermé en 2018. Pas par hasard. Par choix de Honeywell (propriétaire américain) de transférer la production vers la Chine et la Tunisie. Cette fermeture, signalée à l’époque par les syndicats, par les élus locaux, par quelques journalistes alertes, n’a pas été empêchée par l’État français. Personne, à l’Élysée, à Bercy, dans les cabinets ministériels, n’a vu l’enjeu stratégique qu’il y avait à conserver une capacité de production souveraine sur ce type de bien sanitaire de base. Personne. Cette cécité est, à mes yeux, l’événement industriel majeur du quinquennat Hollande et du début du quinquennat Macron.

Quatrième raison : l’incapacité à parler avec la Chine en mode opérationnel. La diplomatie française avec la Chine, depuis vingt ans, s’est institutionnalisée : grands sommets, voyages présidentiels, contrats Airbus, contrats Areva, échanges culturels, présence à la Foire de Canton. Tout cela est vrai et utile. Mais cela ne crée pas la fluidité opérationnelle dont on a besoin en cas d’urgence. La diplomatie de fluidité quotidienne — celle qui permet à un État d’obtenir, en deux jours, l’allocation prioritaire de cinq containers de masques, l’autorisation de douanes accélérée, l’engagement d’un acheteur local intermédiaire — cette diplomatie-là exige des relais infralocaux à Shanghai, à Shenzhen, à Wuhan. Des consuls qui connaissent personnellement le directeur du port. Des attachés commerciaux qui ont déjeuné cent fois avec des dirigeants d’usine. Cette densité de relations n’a pas été cultivée par la France. D’autres pays — Suisse, Allemagne, Pays-Bas — l’ont cultivée. Eux ont eu bien moins de difficultés que la France pour s’approvisionner pendant la crise. Le différentiel est visible dans les chiffres comparatifs.

Le coût stratégique d’une faiblesse

L’épisode des masques de 2020 va passer. Le pic est derrière nous. Dans six mois, l’offre rejoindra la demande. Dans un an, on aura presque oublié les pénuries du printemps 2020. Mais le coût stratégique de cet épisode est énorme et durable.

Premier coût : la confiance citoyenne. Les Français ont vu leur État se dire incompétent à fournir des masques chirurgicaux. C’est factuel. Et cette image va rester. Pendant des décennies. Elle entre dans la mémoire collective à côté de la mémoire des grandes crises (Saint-Sébastien, Concorde, Heysel, Erika, AZF, Lubrizol). Ces mémoires ne s’effacent pas. Elles changent le rapport profond du citoyen à l’État. Et un État dont les citoyens doutent qu’il sache fournir des masques en pleine pandémie aura moins de crédit pour leur demander des sacrifices sur d’autres sujets dans les années à venir.

Deuxième coût : l’image internationale. Les pays étrangers ont observé la France pendant cette crise. Ils ont constaté nos difficultés logistiques. Ils ont enregistré le décalage entre le rang diplomatique affiché et la capacité opérationnelle réelle. Cette observation va peser, à terme, sur la crédibilité française à porter de grands projets internationaux. Quand on n’arrive pas à acheter des masques en Chine, on suscite des doutes raisonnables sur sa capacité à porter une grande coalition diplomatique, à organiser une grande conférence climatique, à gérer un grand chantier industriel transcontinental. Ces doutes vont s’installer.

Troisième coût : le coût intérieur du repli. La pandémie va, dans les années qui viennent, accélérer le mouvement de relocalisation d’un certain nombre de productions sensibles en France. Ce mouvement est souhaitable. Mais s’il se fait sous la contrainte de la crise, sans vraie stratégie industrielle, on va re-produire en France à des coûts qui rendront cette production non compétitive, qu’on devra subventionner indéfiniment, et qu’on finira par re-délocaliser dès la pression politique relâchée. Pour que la relocalisation soit durable, il faut une stratégie de souveraineté industrielle qui intègre les chaînes complètes (de la matière première au produit fini), qui mobilise la R&D, qui forme les compétences, qui assume un coût initial élevé compensé par des bénéfices stratégiques de long terme. Cette stratégie n’existe pas. Ni Hollande, ni Macron, ne l’ont engagée. Elle reste à construire.

Trois intuitions pour penser autrement

Première intuition : restaurer la compétence opérationnelle dans l’État

Les administrations centrales françaises doivent intégrer, durablement, des profils de compétence métier — anciens dirigeants d’entreprises internationales, anciens responsables logistiques, anciens acheteurs grands comptes, anciens directeurs d’usine. Ces profils sont aujourd’hui quasi-absents des cabinets ministériels et des directions d’administration centrale. Sans eux, l’État reste coupé du réel opérationnel. Cette intégration ne peut pas se faire par des concours classiques. Elle suppose des passerelles spécifiques, des recrutements dérogatoires, des grilles salariales adaptées. C’est un chantier de fond qui va bien au-delà du sujet des masques.

Deuxième intuition : développer une diplomatie économique opérationnelle

Le réseau diplomatique français à l’étranger — ambassades, consulats, attachés commerciaux — doit être réorienté vers une diplomatie d’utilité opérationnelle. Pas seulement vers la grande diplomatie d’État. Cela suppose une réorganisation budgétaire (consulats généraux dans les hubs industriels chinois, indiens, mexicains, vietnamiens, brésiliens), une redéfinition des missions (faciliter les flux concrets pour les PME et les pouvoirs publics français), une valorisation des fonctionnaires qui font ce travail (qui sont actuellement moins valorisés dans la carrière que ceux qui gèrent la grande diplomatie politique). Cette réorientation est à engager.

Troisième intuition : repenser la souveraineté industrielle stratégique

La pandémie aura le mérite — terrible — de rendre visible le coût des délocalisations massives des trente dernières années sur les biens sanitaires de base, mais aussi sur l’électronique, les composants automobiles, certains médicaments, certains équipements stratégiques. Cette visibilité doit déboucher sur une vraie politique industrielle nationale qui identifie les secteurs critiques, qui finance la relocalisation, qui protège les industries naissantes le temps qu’elles redeviennent compétitives, qui forme les compétences techniques. Cette politique industrielle n’existe pas en France en 2020 — elle a été méthodiquement démantelée depuis les années 1990. Elle doit être reconstruite. Et reconstruire prend des décennies. Mais on peut commencer maintenant.

Conclusion : un signal faible qui parle fort

Nous sommes le 12 mai 2020. Hier était le premier jour du déconfinement. Demain ce sera le deuxième. Dans quelques semaines, la pénurie de masques sera derrière nous. Mais l’épisode aura révélé quelque chose que tout le monde sentait sans pouvoir bien le nommer : la France a perdu, au cours des trente dernières années, des compétences opérationnelles élémentaires que possèdent encore des PME de banlieue.

Cette perte n’est pas honteuse en soi. Elle est l’envers d’un autre mouvement, qu’on a longtemps présenté comme positif : la modernisation de l’État, sa concentration sur la stratégie, son externalisation des tâches opérationnelles. Cette modernisation a des vertus. Mais elle a aussi un coût — celui qu’on découvre aujourd’hui, en pénurie de masques. Et le coût est gravissime dans les moments de crise, parce que c’est précisément à ces moments qu’il faut savoir faire, vite, opérationnellement.

Le sujet n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose de profond sur la trajectoire française. Un grand pays qui n’arrive pas à acheter des masques en Chine quand il en a besoin n’est plus un grand pays opérationnel. Il reste un grand pays diplomatique. Mais la séparation entre les deux finit par se voir. Et elle se paie cher.

Lisez bien. Les filières chinoises fonctionnent. L’État français ne sait plus les utiliser. Ce n’est pas la Chine le problème. C’est nous. Et tant qu’on n’aura pas nommé ce vrai problème, on continuera à se raconter des fausses explications sur les enchères internationales et les containers détournés. Pendant ce temps, des PME continueront, discrètement, à faire ce que l’État ne sait plus faire. Et la République perdra, à chaque épisode, un peu plus de sa crédibilité opérationnelle.

À nous de poser, dès maintenant, les bases du retour. Cela prendra des décennies. Cela commence maintenant. Cela commence par reconnaître le problème pour ce qu’il est.

Bref. Rachida, et toutes les autres, ont eu raison de commander leurs masques par leurs propres canaux. La République, elle, a beaucoup à apprendre de leurs méthodes.

Pour aller plus loin

  • Le Monde — Enquête sur la fermeture de l’usine Plaintel (Honeywell), 2018
  • Mediapart — Investigations sur les achats publics de masques pendant la crise COVID, mars-mai 2020
  • Les Échos — Dossier souveraineté industrielle, 2020
  • Cour des comptes — Rapports successifs sur la stratégie d’achats publics, 2014-2020
  • Pierre Veltz — La société hyper-industrielle, Le Seuil, 2017
  • Anaïs Voy-Gillis et Olivier Lluansi — Vers la renaissance industrielle, Marie B, 2020
  • Comparaison France-Allemagne-Suisse-Pays-Bas sur les délais d’approvisionnement en masques chirurgicaux, mars-mai 2020 (sources presse internationales)
  • Conseil d’État — Avis sur les procédures d’achat public en urgence sanitaire, 2020

Tribune publiée au lendemain du début du déconfinement et de la deuxième vague d’achats de masques par les particuliers. Versée au corpus Coalition Nationale.

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