Permettez-moi de poser, en plein milieu d’une séquence émotionnelle extrême, quelques points calmes qui me semblent nécessaires. Nous sommes le jeudi 19 octobre 2023, soit 48 heures après la frappe sur l’hôpital baptiste Al-Ahli Arabi de Gaza. Le bilan officiel, encore provisoire, est terrible : entre 200 et 500 morts selon les sources, plusieurs centaines de blessés graves, des familles entières exterminées. Une frappe qui touche un hôpital, touche des civils en grande partie déplacés qui s’étaient réfugiés dans l’enceinte, touche un établissement chrétien arabe historique (la dénomination baptiste arabe date de fin XIXe siècle), frappe au cœur de Gaza-Ville déjà encerclée depuis dix jours.
Ce qui s’est passé après la frappe, à mes yeux, mérite une attention politique particulière. Pas tellement la frappe elle-même — qui, atroce, s’inscrit dans une logique guerrière qui mène ses bilans depuis dix jours. Mais la séquence narrative qui l’a suivie, et le comportement de la diplomatie française dans cette séquence.
Les premières heures
Dans les minutes qui suivent la frappe, le Hamas accuse Israël. Le ministère de la Santé palestinien diffuse les premières images et chiffres. Plusieurs médias internationaux relaient — Al Jazeera, BBC, Reuters, AFP. Le sujet devient immédiatement mondial. Des manifestations spontanées éclatent dans la nuit dans plusieurs capitales arabes. Une visite prévue le lendemain à Amman, Le Caire et Riyad de Joe Biden est immédiatement court-circuitée — les dirigeants arabes annulent les rencontres. L’impact diplomatique mondial de la frappe est massif.
Quelques heures plus tard, Israël publie sa version. Ce n’est pas une frappe israélienne — c’est une roquette du Jihad islamique palestinien qui a raté sa trajectoire et qui s’est écrasée sur l’hôpital. La preuve : des enregistrements audio (présentés comme des écoutes du Hamas), des analyses balistiques préliminaires, un point de presse de Tsahal. Cette version est immédiatement relayée par les médias israéliens, par les autorités américaines (Biden la confirmera dans son discours du soir), et — point qui m’intéresse aujourd’hui — par la presse occidentale dominante, dont la française, avec un alignement impressionnant.
À 24 heures, les unes en France ne disent plus frappe israélienne sur l’hôpital mais frappe attribuée à une roquette palestinienne défaillante. Le BFM TV, LCI, France 24, Le Monde, Le Figaro, Libération, Les Échos — tous convergent sur la version israélienne. Quelques médias plus marginaux — Mediapart, Orient XXI, Le Monde Diplomatique — maintiennent des réserves. La couverture dominante française aligne.
À 48 heures — soit aujourd’hui, vendredi 19 octobre —, la situation est plus complexe. Plusieurs analyses indépendantes (Forensic Architecture, New York Times enquête, Human Rights Watch, Channel 4 News) tentent de reconstituer ce qui s’est passé. Les conclusions sont prudentes. Certains éléments — angle d’impact, type de cratère, dégâts collatéraux — ne correspondent pas parfaitement à une roquette palestinienne classique. D’autres éléments — fragments retrouvés, témoignages oculaires — ne correspondent pas parfaitement à une frappe aérienne israélienne. La vérité technique est, à 48 heures, encore incertaine. Et elle pourrait le rester longtemps — les analyses balistiques sérieuses prennent des semaines, et l’accès au site est contrôlé par les autorités locales.
Mais la diplomatie française, elle, n’attend pas. Elle a déjà validé la version israélienne. Et elle continuera à la valider quoi que disent les analyses ultérieures.
La position française
Que dit, depuis 48 heures, la diplomatie française officielle ?
Le président de la République Emmanuel Macron a condamné la frappe sans en attribuer la responsabilité — formulation diplomatique convenue. La ministre des Affaires étrangères Catherine Colonna a, dans un communiqué, repris la version israélienne d’une roquette défaillante. Le ministre de la Défense Sébastien Lecornu n’a rien dit publiquement. L’ambassadeur de France à l’ONU n’a pas demandé d’enquête internationale indépendante. La position française à l’ONU sur les résolutions du Conseil de sécurité concernant Gaza est d’abstention — c’est-à-dire de ne pas voter contre Israël quand des résolutions exigeantes sont présentées.
Cette position n’est pas neutre. Elle n’est pas équilibrée. Elle n’est pas la position française historique sur le conflit israélo-palestinien — celle qui, depuis De Gaulle après 1967, avait fait de la France un acteur singulier, capable de parler aux deux parties, de critiquer les excès des uns et des autres, de proposer des médiations crédibles.
La France de 2023 a abandonné cette position singulière. Elle s’aligne, de fait, sur Washington et sur Berlin — qui sont, depuis 2015 environ, dans une posture de soutien presque inconditionnel à Israël, quoi que fasse le gouvernement israélien. Cet alignement n’a pas été décidé publiquement. Il s’est installé graduellement, par succession de petites décisions, de petites prises de parole, de petites abstentions onusiennes. Quand on rassemble les éléments, on constate une dérive qui s’est faite en silence, sans débat parlementaire, sans annonce publique.
Pourquoi cette dérive ?
Plusieurs facteurs s’entrecroisent.
Premier facteur : le poids politique des opinions juives françaises. La France compte la troisième communauté juive du monde (après Israël et les États-Unis), environ 450 000 personnes. Cette communauté est politiquement diverse — de la gauche au RN —, mais sur le sujet d’Israël, elle est largement solidaire avec le gouvernement israélien sur les questions sécuritaires. Cette solidarité est normale — comme toute diaspora avec sa terre d’origine —, mais elle pèse électoralement et politiquement, particulièrement à Paris, à Marseille, à Strasbourg, à Sarcelles. Aucun parti politique français ne souhaite se l’aliéner. D’où une grammaire prudente.
Deuxième facteur : le poids du CRIF. Le Conseil représentatif des institutions juives de France est un acteur politique majeur, qui interroge régulièrement la classe politique sur ses positions, qui organise un dîner annuel où le président de la République prononce un discours considéré comme central, et qui exerce une influence importante sur les médias parisiens. Cette influence est légitime en démocratie — toute structure communautaire a le droit d’exprimer ses positions. Mais elle produit, sur le sujet israélien, une pression qui décourage les positions critiques de la politique israélienne. Cette pression est factuelle et documentable — plusieurs anciens dirigeants politiques en témoignent en privé.
Troisième facteur : le poids des médias dont les actionnaires sont sensibles. Plusieurs grands groupes médiatiques français appartiennent à des actionnaires qui expriment publiquement leur soutien à Israël ou à un certain Israël. Cela ne constitue pas un complot, mais cela biaise la sélection des angles, des invités, des sujets. La couverture du conflit israélo-palestinien en France est, en moyenne, plus favorable à Israël que celle qu’on trouve en Espagne, en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni, et même aux États-Unis dans les médias non Murdoch.
Quatrième facteur : l’effet du 7 octobre. L’attaque du Hamas du 7 octobre, qui a tué environ 1 200 Israéliens dont une majorité de civils, a figé la classe politique française dans un soutien immédiat et total à Israël. Ce soutien initial était moralement compréhensible — face à un acte terroriste massif, on soutient la cible. Mais il a créé une dynamique politique où, dans les semaines suivantes, toute critique de la riposte israélienne devient suspecte, taxée de relativisme moral, rangée à côté du Hamas. Cette grammaire empêche le débat démocratique normal sur les choix opérationnels d’une guerre — qui devraient pourtant être discutables, comme dans toute guerre menée par une démocratie alliée.
Ces quatre facteurs cumulés produisent la dérive. Et ils expliquent pourquoi, devant l’hôpital Al-Ahli, la France de 2023 adopte en quelques heures la version israélienne et renonce à exiger une enquête internationale indépendante.
Le coût pour la France
Cette dérive n’est pas sans coût. À court terme, elle éloigne la France de ses anciens partenaires arabes — Maroc, Algérie, Tunisie, Égypte, Jordanie, États du Golfe. Ces capitales observent avec consternation l’alignement français. Elles enregistrent la perte d’influence française sur leur scène politique intérieure (où les opinions publiques sont massivement pro-palestiniennes).
À moyen terme, elle fracture la France elle-même. Les sept millions de Français de culture musulmane constatent qu’une part importante de leur classe politique valide en silence les souffrances de civils gazaouis qui leur ressemblent. Cette constatation produit une douleur civique dont on mesure mal l’ampleur. Elle alimente le sentiment d’asymétrie que j’ai déjà décrit dans d’autres tribunes — les vies arabes ne valent pas les vies juives, dans la grammaire politique française. Cette grammaire est inacceptable pour une République qui se prétend universelle.
À long terme, elle affaiblit la voix française dans le monde. La France perd sa singularité diplomatique — le pays qui parle aux deux côtés. Elle devient un acteur banal du bloc occidental, sans capacité d’arbitrage. Cet appauvrissement est durable et coûteux.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : exiger l’enquête internationale indépendante
Sur l’hôpital Al-Ahli comme sur les autres frappes controversées de cette guerre (et il y en aura d’autres, dans les semaines qui viennent), la France doit exiger systématiquement des enquêtes internationales indépendantes — confiées à des organismes neutres (ONU, Cour pénale internationale, ONG internationales reconnues). Cette exigence est la condition pour que le droit international humanitaire continue de fonctionner. Sans elle, chaque acteur écrit sa propre version sans contrainte.
Deuxième intuition : restaurer la position d’équilibre actif
La France doit retrouver sa position historique d’équilibre actif sur le conflit israélo-palestinien — solidarité de la sécurité d’Israël et défense d’un État palestinien viable et condamnation des violations du droit international par toutes les parties. Cette position n’est pas du en même temps mou — c’est une exigence stricte à l’égard de tous. Elle suppose des positions parfois inconfortables — critiquer un gouvernement israélien quand il viole le droit, condamner le Hamas pour ses crimes contre les civils, défendre les civils gazaouis. Cette discipline est exigeante. Elle est possible. Elle est nécessaire.
Troisième intuition : assumer une diplomatie multipolaire au Moyen-Orient
Au-delà du conflit israélo-palestinien, la France doit retrouver une diplomatie multipolaire dans la région : rapports actifs avec l’Égypte, la Jordanie, le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, les États du Golfe (sans exclusive), l’Iran (avec les précautions nécessaires), la Turquie. Cette diplomatie à plusieurs portes d’entrée est plus utile à la France qu’un alignement sur un seul axe. Elle suppose des moyens diplomatiques renforcés et une volonté politique soutenue. Elle est à reconstruire.
Conclusion : la date à retenir
Nous sommes le 19 octobre 2023. Dans deux mois, dans un an, dans cinq ans, on regardera cette séquence comme l’un des moments où la France a choisi son camp dans le conflit israélo-palestinien sans le dire publiquement. Ce choix par défaut, sans débat, sans assomption, change la France à long terme.
Quelque chose se brise cette semaine dans le rapport d’une partie significative des Français à leur République. Les sept millions de Français de culture musulmane ne sont pas tous d’accord avec le Hamas — la plupart le réprouvent. Mais ils sont, en majorité, profondément choqués par la disparité de traitement civique : un Israélien mort sature les médias français, cent Palestiniens morts sont relégués en brèves. Cette disparité est factuelle. Elle est visible. Elle est ressentie. Et elle produit un sentiment d’exclusion dont les conséquences politiques se manifesteront, à moyen terme, dans des élections, des prises de parole, des engagements civiques.
J’écris cette tribune à chaud, parce que les moments de bascule doivent être notés à chaud. Pas pour figer une analyse — la vérité technique de la frappe sur Al-Ahli peut encore évoluer, et plusieurs hypothèses restent ouvertes. Mais pour poser le constat qu’à ce moment précis, en octobre 2023, la diplomatie française a abandonné sa singularité historique au profit d’un alignement qui sert mal les intérêts français à long terme. Cet abandon est réversible. Il peut être réversé par une autre proposition politique, à un autre moment. À nous, modestement, d’écrire cette autre proposition.
Lisez bien. La France de 2023 a choisi son camp sans le dire. Cela ne durera pas. Le coût va devenir trop élevé. Et alors viendra le moment d’une autre voix.
Pour aller plus loin
- Frappe sur l’hôpital Al-Ahli : enquêtes Channel 4 News, New York Times, Forensic Architecture (octobre-décembre 2023)
- ONU — Résolutions et débats sur Gaza, octobre-novembre 2023
- Cour internationale de Justice — Saisine prévue Afrique du Sud (qui arrivera en décembre 2023)
- Pascal Boniface — La géopolitique du conflit israélo-palestinien, IRIS, éditions successives
- Position française historique au Conseil de sécurité 1967-2023 — Archives Quai d’Orsay
- Henry Laurens — La question de Palestine, Fayard, plusieurs tomes
- Edward Said — La question de Palestine, Sindbad
Tribune publiée 48 heures après la frappe sur l’hôpital Al-Ahli. Versée au corpus Coalition Nationale.
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