Permettez-moi d’aborder, calmement et analytiquement, un sujet politique sensible : le personnage Benjamin Netanyahu, en tant que dirigeant politique majeur, et la matrice idéologique qui le porte. Ce que je vais dire dans cette tribune ne concerne pas le peuple juif, ne concerne pas le judaïsme en tant que religion, ne concerne pas la légitimité de l’État d’Israël. Tous ces sujets sont distincts, et chacun mérite ses propres analyses dans d’autres registres. Cette tribune-ci porte sur un dirigeant politique en exercice, son histoire personnelle, sa famille politique idéologique, et les choix qu’il opère — strictement, comme on analyserait Emmanuel Macron, Donald Trump, Recep Tayyip Erdoğan, ou tout autre chef de gouvernement.
Le fait : Mileikowsky → Netanyahu
Commençons par le fait factuel à l’origine de la réflexion. Benjamin Netanyahu, actuel premier ministre de l’État d’Israël (depuis fin 2022 dans cette mandature, ayant déjà occupé le poste 1996-1999 et 2009-2021), est né le 21 octobre 1949 à Tel-Aviv. Son père, Benzion Netanyahu (né en 1910 à Varsovie, alors dans l’Empire russe, mort en 2012), est un historien sioniste révisionniste, secrétaire personnel de Vladimir Jabotinsky dans les années 1940 à New York. Le nom de famille originel de la famille est Mileikowsky. Le grand-père, Nathan Mileikowsky, était un rabbin sioniste de Varsovie. Benzion a hébraïsé le nom en Netanyahu (qui signifie don de Dieu en hébreu, à partir de Netan-Yahweh) lors de son installation en Palestine mandataire dans les années 1920-1930 — un geste typique du sionisme de l’époque, qui invitait les colons à renouveler leur nom de famille en hébreu, pour marquer le rattachement à la nouvelle identité hébraïque qu’on cherchait à construire.
Ce changement de nom est un fait historique connu. Il n’est pas un secret. Il figure dans les biographies officielles de Netanyahu, dans les notices Wikipédia, dans les ouvrages d’histoire du sionisme. Il n’est pas non plus unique à la famille Netanyahu — c’est une pratique massive dans la première et la deuxième génération du sionisme installé en Palestine : David Ben Gourion né David Grün, Golda Meir née Goldie Mabovich, Levi Eshkol né Levi Shkolnik, Moshe Dayan né Moshe Dyan, Yitzhak Rabin né Yitzhak Rubitzov, Shimon Peres né Shimon Persky, Menahem Begin (qui a gardé son nom polonais), Ariel Sharon né Ariel Scheinerman. La quasi-totalité des fondateurs et figures politiques de l’Israël moderne ont hébraïsé leur nom européen d’origine à un moment ou un autre.
Cette pratique n’est pas anodine. Elle est programmatique. Elle vise à créer, dans la conscience collective sioniste, l’image d’une renaissance native du peuple hébreu sur sa terre — alors que la réalité historique est plus complexe : une vague d’immigration européenne (essentiellement d’Europe orientale et centrale, avec des composantes plus tardives venant des pays arabes après 1948), portant une idéologie politique précise (le sionisme dans ses différentes branches), et construisant sur place une identité néo-hébraïque qui n’existait pas auparavant.
Reconnaître cette construction historique n’est pas contester la légitimité d’Israël. C’est décrire sobrement comment cet État s’est constitué — comme on décrirait sobrement la construction de toute nation moderne, y compris les nations européennes, américaines, asiatiques qui se sont toutes construites à un moment de leur histoire par des choix politiques, démographiques, identitaires assumés.
La famille politique de Netanyahu
Pour comprendre Benjamin Netanyahu en tant que dirigeant politique de 2024, il faut comprendre la famille idéologique dans laquelle il a été élevé et qu’il porte aujourd’hui. Cette famille s’appelle le sionisme révisionniste. Elle a un fondateur — Vladimir Jabotinsky (1880-1940). Elle a des grands ancêtres politiques — Menahem Begin (premier ministre 1977-1983), Yitzhak Shamir (1983-1984, 1986-1992), Benzion Netanyahu (l’historien, père de Bibi). Elle a une doctrine — Le Mur de fer (Jabotinsky 1923), qui théorise que l’État juif doit être fondé sur la force militaire et l’asymétrie de pouvoir avec les populations arabes locales, sans illusion sur une coexistence négociée.
Cette doctrine est distincte du sionisme socialiste qui a dominé les premières décennies de l’État d’Israël (1948-1977, époque travailliste de Ben Gourion, Eshkol, Meir, Rabin). Le sionisme socialiste, sans être doux, gardait des éléments de négociation avec les acteurs régionaux et une vision d’un État plus inclusif (relativement). Le sionisme révisionniste, lui, est plus dur, plus nationaliste, plus exclusiviste, plus expansionniste — il revendique historiquement le Grand Israël (territoires des deux rives du Jourdain) et refuse la solution à deux États.
Benzion Netanyahu, le père de Bibi, est un militant de cette ligne dure pendant toute sa vie. Il publie en 1995 The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain, ouvrage historique majeur mais aussi politiquement orienté : il y défend la thèse que l’antisémitisme est consubstantiel aux peuples chrétiens et que la sécurité juive ne peut être assurée que par une force militaire propre. Cette thèse est contestée par d’autres historiens, mais elle marque profondément l’éducation politique de Bibi. C’est l’héritage qu’il porte.
Lorsque Benjamin Netanyahu prend pour la première fois la tête du gouvernement israélien en 1996 (à 47 ans), il incarne la transmission générationnelle du sionisme révisionniste au pouvoir. Et lorsqu’il y reste, avec des interruptions, depuis — totalisant maintenant plus de 17 ans de Premier ministre cumulés, le record dans l’histoire d’Israël —, il façonne l’État israélien selon cette doctrine. Avec, depuis 2009 surtout, un accent particulier sur : l’extension des colonies en Cisjordanie, le refus assumé de toute solution à deux États, l’alignement avec les fractions les plus dures du sionisme religieux (Smotrich, Ben Gvir), l’instrumentalisation du clivage religieux-laïc israélien pour rester au pouvoir, et une posture de plus en plus confrontationnelle avec les voisins arabes.
Pourquoi cela importe pour la France de 2024
Cette analyse importe pour la France parce que les choix de Netanyahu affectent directement les intérêts français.
Premier impact : la sécurité française. La radicalisation du conflit israélo-palestinien depuis octobre 2023, à laquelle les choix opérationnels de Netanyahu participent largement, importe directement en France : actes antisémites en augmentation (1 700 actes en 2023 selon le ministère de l’Intérieur, plus de quatre fois la moyenne historique), actes anti-musulmans en augmentation (chiffres CCIF), tensions communautaires accrues. La sécurité française se paie du fait que la guerre à Gaza est non bornée dans ses modalités.
Deuxième impact : la place de la France au Moyen-Orient. L’alignement français sur le gouvernement Netanyahu (que j’ai déjà analysé dans la tribune sur l’hôpital Al-Ahli) éloigne la France des capitales arabes. Cette distance pèsera sur des contrats, des coopérations, des alliances pendant des années.
Troisième impact : la cohésion intérieure. Comme je l’ai déjà décrit, les 7 millions de Français musulmans constatent que la classe politique française soutient Netanyahu plus volontiers qu’elle ne défend leurs concitoyens menacés ou blessés. Cette constatation creuse un fossé civique majeur.
Comprendre qui est Benjamin Netanyahu, d’où il vient idéologiquement, quelle est sa famille politique, quels choix il opère, est donc un acte civique pour les Français. Pas par voyeurisme. Par exigence d’analyse. On ne soutient pas, et on ne critique pas non plus, un dirigeant étranger qu’on ne comprend pas. Et la France de 2024 ne comprend pas Netanyahu parce que les médias français préfèrent le présenter comme un partenaire occidental ordinaire, alors qu’il est un héritier idéologique précis d’une famille politique qui a toujours assumé sa dureté.
Le piège des accusations faciles
Je veux préciser, pour qu’aucun lecteur ne se méprenne. Cette analyse ne dit rien sur le peuple juif. Elle ne dit rien sur le judaïsme en tant que religion. Elle ne dit rien sur les Juifs français — qui sont des concitoyens à part entière de la République, qui ont toutes les protections que la République doit à ses citoyens, qui ont tous le droit à la libre expression de leur religion dans l’espace public. Les actes antisémites qui les visent en France sont intolérables et doivent être combattus avec la dernière énergie — j’ai écrit là-dessus, je l’écrirai encore.
Cette analyse porte sur un homme politique étranger, sur sa famille idéologique, sur les choix qu’il opère. C’est le genre d’analyse qu’on fait normalement, dans une démocratie de débat, sur tout dirigeant étranger : Trump et son rapport à l’évangélisme dispensationaliste américain ; Poutine et sa rhétorique néo-eurasiste depuis Douguine ; Erdoğan et son héritage néo-ottomanien ; Modi et son inscription dans le RSS hindouiste ; Xi Jinping et sa relecture confucéenne. Ces analyses ne sont pas des attaques sur les peuples respectifs — chinois, indien, turc, russe, américain. Ce sont des analyses politiques de dirigeants.
Netanyahu mérite le même type d’analyse que ces autres dirigeants. Ne pas la faire, ou refuser qu’elle soit faite, c’est céder à une exception qui ne se justifie pas en démocratie. Cette exception, qui existe en France, est partiellement le résultat de la confusion entretenue entre critique du gouvernement israélien et antisémitisme — confusion encouragée par certains acteurs politiques pour des raisons stratégiques, et acceptée par une partie de la classe politique française par crainte d’être accusée du second quand elle commet le premier.
Cette confusion est contre-productive. Elle empêche le débat sérieux. Elle aggrave, à terme, les tensions qu’elle prétend prévenir. Une démocratie qui ne peut plus analyser tel ou tel dirigeant étranger pour ce qu’il est perd sa capacité d’arbitrage.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : assumer l’analyse politique des dirigeants
La France doit réinvestir sa capacité d’analyse politique des dirigeants étrangers — tous les dirigeants étrangers, sans exception. Cette analyse passe par les universités (départements d’études aréales), par les centres de recherche (IFRI, IRIS, CERI, Fondation pour la recherche stratégique), par la presse sérieuse, par les conférences publiques. Aucun dirigeant ne doit être au-dessus de l’analyse critique en démocratie. Cette discipline est à restaurer.
Deuxième intuition : distinguer rigoureusement critique politique et antisémitisme
La critique du gouvernement israélien et de son premier ministre est un acte démocratique normal — comme la critique de tout autre gouvernement. L’antisémitisme est un délit qui consiste à attaquer des personnes en raison de leur appartenance au peuple juif. Ces deux choses n’ont rien à voir. Leur confusion systématique, qui sévit en France depuis vingt ans, est politiquement entretenue par certains acteurs et acceptée par d’autres. Elle doit être défaite, par des prises de parole publiques claires, par des décisions de justice nettes, par une pédagogie persistante.
Troisième intuition : préserver la capacité française de médiation
La France a intérêt, pour son influence et pour la paix régionale, à pouvoir parler à tous les acteurs du conflit israélo-palestinien — incluant un gouvernement israélien quel qu’il soit, toutes les composantes de l’Autorité palestinienne, les États arabes voisins, l’Iran (avec précautions). Cette capacité suppose la capacité d’analyser. Sans elle, la France devient une voix banale du bloc occidental. Préserver cette capacité est un investissement sur des décennies.
Conclusion : nommer pour comprendre
Nous sommes le 13 février 2024. Le conflit à Gaza dure depuis quatre mois. Le bilan, à cette date, est terrible : plus de 28 000 morts palestiniens (Ministère de la Santé palestinien, chiffres contestés mais non démentis dans leur ordre de grandeur), 1 200 morts israéliens du 7 octobre, plus d’une centaine d’otages encore retenus, des dizaines de soldats israéliens tombés. La guerre se prolonge sans perspective claire de sortie politique. Et Benjamin Netanyahu, premier ministre en exercice, façonne les décisions opérationnelles israéliennes selon une grille idéologique que je viens de décrire.
Comprendre cette grille, nommer d’où vient Netanyahu, analyser son rapport au sionisme révisionniste — tout cela est une exigence civique pour les Français. Pas pour le diaboliser. Pas pour le banaliser. Pour le comprendre. Comprendre, en démocratie de débat, est l’antidote à la sidération. Sans cela, on suit. Avec cela, on choisit.
J’écris cette tribune pour partager ce regard analytique. J’assume la simplicité d’un fait — Mileikowsky → Netanyahu — qui éclaire la construction politique d’un personnage. J’assume la précision d’une analyse qui place Bibi Netanyahu dans sa lignée idéologique — sionisme révisionniste de Jabotinsky-Begin-Shamir-Benzion-Bibi. Et j’assume la position que tout dirigeant politique étranger, sans exception, peut et doit être analysé en démocratie, sans que cette analyse soit confondue avec une attaque sur le peuple qu’il dirige.
Lisez bien. Et restons libres de penser, même quand penser dérange.
Pour aller plus loin
- Vladimir Jabotinsky — The Iron Wall, 1923 (texte fondateur du sionisme révisionniste)
- Benzion Netanyahu — The Origins of the Inquisition in Fifteenth-Century Spain, Random House, 1995
- Tom Segev — Les premiers Israéliens, Liana Levi, 2000 ; 1967, six jours qui ont changé le monde, Denoël, 2007
- Avi Shlaim — The Iron Wall: Israel and the Arab World, Penguin, 2000
- Anshel Pfeffer — Bibi: The Turbulent Life and Times of Benjamin Netanyahu, Hurst, 2018
- Ben Caspit — Netanyahu: The Years of Triumph, St. Martin’s Press, 2017
- Idith Zertal et Akiva Eldar — Lords of the Land: The War for Israel’s Settlements in the Occupied Territories, Nation Books, 2007
- Charles Enderlin — Les vies de Yasser Arafat, Grasset, 2004
Tribune publiée au lendemain de la publication d’une note factuelle sur l’origine du nom de famille de Benjamin Netanyahu. Versée au corpus Coalition Nationale.
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