Permettez-moi de m’arrêter une minute sur ce qui vient de se passer entre lundi et hier, et que personne ne traite vraiment pour ce qu’il est. Le gouvernement d’Édouard Philippe a confirmé hier, mercredi 5 juillet 2017, que la promesse phare d’Emmanuel Macron — la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des foyers français — ne serait pas une suppression au sens propre du terme. Ce sera un étalement progressif sur trois ans, sous forme de dégrèvements compensés par l’État aux communes. Le Premier ministre l’a précisé en conférence de presse. Bruno Le Maire l’a confirmé en commission. Le projet de loi de finances pour 2018, qui sera présenté en septembre, contiendra le détail.
Sur le papier, tout va bien. La promesse sera tenue, dit-on. Simplement, elle sera tenue autrement que ce qui avait été annoncé. Suppression en trois temps. Compensations à 100 % pour les communes — du moins au démarrage. Dégrèvement progressif. Tout est cadré, tout est posé, tout est défendable techniquement.
Et pourtant. Et pourtant, je voudrais que vous regardiez avec moi, calmement, ce qu’il se passe ici. Parce que cette microtrahison technique me paraît contenir, en condensé, le vrai code d’accès du quinquennat qui commence. Pas l’apparente trahison de la promesse — ce n’est pas le sujet. Le style de la trahison. La grammaire politique qui la rend possible. L’indifférence affichée envers le contrat de campagne. Voilà ce qui mérite qu’on s’y attarde.
Qu’avait promis Macron, vraiment ?
Reprenons le verbatim de la promesse. Dans son programme officiel publié en mars 2017, et dans une dizaine d’interventions de campagne entre janvier et mai 2017, Emmanuel Macron a posé une formule simple. Nous supprimerons la taxe d’habitation pour 80 % des foyers français. La formule a été reprise dans le programme « 100 mesures pour la France ». Elle a été défendue lors du grand oral devant le MEDEF. Elle a été répétée à Marseille, à Lyon, à Toulouse, à Lille. Elle a été présentée comme un acte fort pour redonner du pouvoir d’achat aux classes moyennes.
L’engagement contenait trois éléments distincts. Premier élément : c’était une suppression. Pas un dégrèvement. Pas un étalement. Pas une compensation. Une suppression, c’est-à-dire que la taxe disparaît, que les foyers concernés ne la voient plus apparaître sur leur avis d’imposition. Deuxième élément : cela concernait 80 % des foyers français. Pas 30 %. Pas 50 %. Quatre-vingts. Troisième élément : il n’y avait pas de calendrier précis annoncé en campagne. La formule la plus claire qu’on retrouve dans les meetings, c’était à terme, à la fin du quinquennat, parfois progressivement. Mais avec une orientation claire : le mouvement commence vite, il s’amplifie, et il aboutit dans la durée du mandat.
Ce qui est annoncé hier est en désalignement avec deux des trois éléments. Premier désalignement : ce n’est pas une suppression. C’est un dégrèvement compensé. Concrètement, la taxe d’habitation continue d’exister juridiquement. Elle est calculée comme avant. Elle est mise au rôle. Elle est notifiée aux foyers. Mais l’État prend en charge le montant à la place du contribuable. Cette nuance, qui peut sembler purement technique, est en réalité fondamentale. Parce que ce que l’État compense aujourd’hui, il peut le décompenser demain. La taxe reste suspendue au-dessus de la tête des Français, comme une épée de Damoclès fiscale qui peut redescendre dans quelques années, au gré des contraintes budgétaires. Une suppression, c’est définitif. Un dégrèvement, c’est réversible. La différence vaut une révolution juridique.
Deuxième désalignement : l’étalement sur trois ans n’avait pas été annoncé. Les Français qui ont voté Macron en mai 2017 s’attendaient à voir, sur leur avis 2018, une baisse significative. Ils vont voir, sur leur avis 2018, une baisse de 30 %. Sur leur avis 2019, 60 %. Et sur leur avis 2020, 100 % du dégrèvement. Pour les 80 % concernés seulement. Le reste continuera à payer, dans des conditions qui restent floues. Cet étalement, qui paraît un détail de mise en œuvre, change complètement la perception. La mesure devient cosmétique au démarrage, sérieuse seulement à la fin. Et l’effet politique espéré — redonner du pouvoir d’achat immédiat aux classes moyennes — s’évanouit largement.
Voilà ce qui s’est passé hier. Pas un détail. Une transformation substantielle de la promesse.
Une question de style autant que de fond
Si la transformation s’était faite avec transparence, on aurait pu, en bonne foi, lui trouver des justifications. Un président qui dirait à la télévision « j’avais promis ceci, je découvre des contraintes que je n’avais pas anticipées, je vais donc faire cela et voici pourquoi » — ce président-là exercerait sa fonction normalement. La politique est l’art du possible, et un dirigeant honnête peut ajuster ses promesses à l’épreuve du réel. Cela appartient au métier.
Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.
Ce qui s’est passé, c’est tout autre chose. Le Premier ministre a annoncé l’étalement comme s’il s’agissait d’une précision technique anodine. Comme si cela avait toujours été le plan. Comme si l’engagement de campagne avait toujours été un étalement progressif compensé. Cette grammaire-là est fausse — la promesse initiale ne contenait pas ces éléments, et tous les électeurs s’en souviennent — mais elle est imposée par l’autorité institutionnelle de l’annonce. C’est un foutage de gueule maquillé en clarification technique. Et le foutage de gueule est, en politique, plus grave que l’ajustement honnête. Parce qu’il refuse de reconnaître le réel. Parce qu’il infantilise les électeurs. Parce qu’il préfigure d’autres ajustements à venir, qui seront tous présentés sous le même mode.
Or l’élection de mai 2017 a été gagnée en grande partie sur une promesse de rupture stylistique. Macron contre Hollande, c’était : fini les promesses non tenues, fini la communication politicienne, fini les renoncements masqués. Le candidat promettait de la franchise, du nouveau, de la transparence. Et voilà qu’à peine deux mois après l’investiture, le premier engagement structurant du mandat est transformé sans excuse, sans explication, sans aucune des qualités stylistiques annoncées. La promesse de rupture devient elle-même une promesse trahie.
C’est ce double désalignement — sur le contenu et sur le style — qui transforme une mesure technique en signal politique majeur. Et ce signal politique, à mes yeux, dit ceci : les engagements de campagne de Macron sont des outils d’élection, pas des contrats à honorer.
Les classes moyennes, encore
Reprenons à qui la promesse était adressée. Elle l’était à 80 % des foyers français. Ce n’est pas anodin. C’est l’arc immense des classes moyennes — du caissier de supermarché à temps complet jusqu’au cadre moyen de Toulouse, en passant par l’agriculteur de la Sarthe, l’aide-soignante de Bordeaux, l’enseignant retraité de Reims, l’artisan de l’Eure. Cet arc immense représente l’épine dorsale économique et sociale de la France. C’est aussi l’électorat que Macron a séduit en mai 2017. Pas la France des hauts patrimoines — celle-là votait déjà à droite traditionnelle. Pas la France des grands précaires — celle-là votait à gauche ou ne votait plus. La France des classes moyennes, c’est la France qui pouvait basculer. Et qui a basculé.
Cette France-là attend, depuis trente ans, qu’un président s’occupe sérieusement d’elle. Elle a vu Sarkozy promettre et ne pas livrer. Elle a vu Hollande promettre et ne pas livrer. Elle a vu défiler les écrans plats du pouvoir d’achat, les bouclier fiscal, les réformes des heures supplémentaires, sans qu’aucune de ces mesures ne change vraiment son ordinaire. Et elle a accordé à Macron, en mai, une dernière chance. Une chance d’enfin avoir un président qui tienne ses promesses à elle.
L’étalement sur trois ans de la taxe d’habitation est, dans cette dynamique, une première trahison. Microsignal. Mais signal. Et les signaux, en politique, s’accumulent comme les gouttes d’eau dans un vase. Vous en versez une, le vase est intact. Vous en versez dix, le vase est encore intact. Vous en versez cent, le vase commence à se troubler. Vous en versez mille, le vase déborde. Le quinquennat Macron, à mon sens, va consister en cela : une accumulation méthodique de microsignaux de trahison ou de renoncement, présentés sous l’apparence de la clarification technique, et finissant par produire un vase qui déborde au tournant de la cinquième année.
Je l’écris noir sur blanc dès maintenant, en juillet 2017, pour qu’on s’en souvienne plus tard : la fin du quinquennat Macron se jouera sur la question du contrat trahi. La fracture entre ce qui a été promis et ce qui aura été livré sera l’élément politique central de 2021-2022. Cela ne se voit pas encore. Mais cela se voit déjà dans la séquence taxe d’habitation. Si on apprend à lire les signaux faibles, on a en tête le scénario à venir.
La grammaire du « il fallait bien adapter »
Les défenseurs du gouvernement Philippe, sur les plateaux télévisés depuis lundi, déploient une grammaire commune. Elle tient en trois éléments.
Premier élément : les contraintes budgétaires découvertes à l’arrivée. On nous explique que les finances publiques sont plus dégradées que prévu, que la Cour des comptes a sorti un rapport accablant fin juin, que les marges de manœuvre sont infimes, et qu’il est responsable d’étaler. Cette argumentation est partiellement vraie — les finances publiques sont effectivement tendues — et partiellement creuse. Parce que Macron, candidat, savait pertinemment l’état des finances publiques. Il en était même l’ancien ministre de l’Économie. Toute sa campagne était posée avec ces contraintes connues. La découverte tardive est une fiction narrative, pas une réalité comptable.
Deuxième élément : la consultation des collectivités locales. On nous explique que les communes, qui touchent la taxe d’habitation, n’étaient pas prêtes à voir leur ressource principale disparaître brutalement, et qu’il faut donc un dispositif de compensation progressive. C’est exact — les communes ne sont effectivement pas prêtes —, mais c’est aussi prévu de longue date. Le candidat Macron a évoqué la consultation des élus locaux pendant toute sa campagne. Cette consultation aurait pu être anticipée avant l’élection, pas deux mois après. C’est l’illusion d’une découverte qui transforme une paresse de campagne en vertu post-électorale.
Troisième élément : les engagements européens et la trajectoire des comptes publics. On nous rappelle que la France doit revenir sous les 3 % de déficit en 2017, que la suppression brutale de la taxe d’habitation aurait creusé le déficit, et qu’il fallait donc séquencer. C’est exact, mais c’est aussi une révélation post-électorale. Le candidat Macron promettait de tenir les 3 % et simultanément de supprimer la taxe — promesse mathématiquement difficile, mais assumée publiquement. Maintenant qu’il est élu, on découvre que c’était trop difficile — alors qu’on aurait pu le dire avant.
Ces trois éléments ont quelque chose en commun. Ils transforment une volonté politique non tenue en contrainte technique extérieure. On n’a pas voulu, mais on dit on n’a pas pu. Cette transformation est, en démocratie représentative, gravissime. Parce qu’elle déresponsabilise le pouvoir politique élu de ses propres choix. Tout devient technique. Tout devient contraint. Tout devient nécessaire. Et le citoyen-électeur perd progressivement le sens même de son vote — puisque ce qu’il a voté ne dépend, en réalité, pas du gouvernant qu’il a élu, mais d’une nature des choses que ce gouvernant ne fait que constater.
Cette grammaire de la nécessité technocratique est, à mon sens, l’enjeu civique majeur du moment macronien. Et elle ne s’arrête pas à la taxe d’habitation. Vous la retrouverez à chaque étape du quinquennat. Sur le Code du travail. Sur l’assurance chômage. Sur les retraites. Sur l’écologie. Sur l’immigration. À chaque fois, la même musique : il fallait bien adapter. À chaque fois, le même effet : vous ne pouvez pas reprocher à un gouvernement de faire ce qu’il était techniquement obligé de faire.
Et à chaque fois, la même conséquence : la dépolitisation profonde du débat public, la fatigue civique, et l’érosion du sentiment d’appartenance démocratique d’une partie croissante du pays.
Trois intuitions pour la suite
Première intuition : restaurer la valeur du contrat de campagne
Une démocratie représentative suppose qu’on tient les promesses qu’on a faites en campagne. Si on ne peut pas les tenir, on prend la parole publiquement, on s’explique, on demande pardon, et on propose une voie alternative. Cette discipline élémentaire a disparu du paysage politique français depuis vingt ans. La taxe d’habitation rejoint la longue liste des promesses transformées en clarifications techniques. Restaurer cette discipline — qui n’a rien d’utopique, plusieurs démocraties européennes la pratiquent — est un chantier civique de premier ordre. Sans cela, le contrat de représentation se vide de sens.
Deuxième intuition : se méfier des récits techniques
Quand un gouvernement vous explique qu’il devait faire ceci, qu’il était contraint de faire cela, qu’il n’avait pas le choix — méfiez-vous. Méfiez-vous toujours. Les démocraties offrent presque toujours plusieurs choix. Les choix sont politiques, c’est-à-dire qu’ils dépendent des valeurs et des priorités qu’on assume. Quand un récit technique vous est imposé, quelqu’un a fait un choix politique en amont qu’on ne veut pas vous dire. Apprenez à reconnaître ces récits techniques masquant des choix politiques. Cette éducation à la lecture politique est l’antidote principal à la dépolitisation technocratique.
Troisième intuition : poser dès maintenant les bases d’une autre offre
Le quinquennat Macron va se dérouler selon une logique d’accumulation de microsignaux comparables à celui de la taxe d’habitation. Cette accumulation va produire, à terme, une demande sociale et civique forte d’une autre proposition politique. Ceux qui auront, dès maintenant, commencé à réfléchir, écrire, structurer cette autre proposition seront prêts quand le moment viendra — au plus tard 2022. Cette autre proposition devra avoir un trait distinctif : un engagement explicite et opposable sur les promesses de campagne. Pas un programme creux. Un contrat dont chaque ligne sera vérifiable, mesurable, exigible. Cette discipline du contrat sera, à mes yeux, la marque de fabrique politique des années 2020-2027. Elle vient. Préparons-nous.
Conclusion : noter la date
Nous sommes le 6 juillet 2017. Le quinquennat Macron a soixante jours. Sa première microtrahison de campagne vient d’être annoncée hier. Cette date mérite d’être notée, pas parce que le sujet en lui-même est central — la taxe d’habitation est, après tout, un sujet limité dans son ampleur économique réelle —, mais parce qu’elle inaugure une séquence qui va structurer le quinquennat.
Je prends le pari, ici, devant qui me lit, que d’ici 2020 ou 2021, on relira cette tribune avec l’évidence qu’elle annonçait ce qui s’est confirmé : Macron a inauguré son mandat en prenant ses électeurs pour des techniciens à convaincre plutôt que pour des citoyens à respecter. Cette erreur de grammaire politique est, à mon sens, fatale à long terme.
Les classes moyennes françaises sont patientes. Elles supportent beaucoup. Elles encaissent les chocs. Elles attendent. Mais elles n’oublient pas. Et le jour viendra où elles compteront, à voix haute, tout ce qu’on leur avait promis et qu’on ne leur a pas livré. Ce jour ne sera pas demain. Il ne sera pas après-demain. Mais il viendra. Et il sera grand.
D’ici là, continuons à lire les signaux. À les noter. À les interpréter calmement. À comprendre la grammaire politique dans laquelle nous entrons. À préparer, à voix basse mais avec sérieux, ce que la France méritera quand elle sera prête à demander mieux. Le travail est devant nous. Il commence maintenant.
Bref. Foutage de gueule est un mot dur. Je l’assume. Parce qu’à l’échelle d’une promesse de campagne fondatrice, il n’y a pas d’autre mot à mes yeux. Et qu’il vaut mieux le dire à temps que de regretter, dans cinq ans, de ne pas avoir vu venir.
Pour aller plus loin
- Programme officiel d’Emmanuel Macron, Les 100 mesures pour la France, mars 2017
- Conférence de presse Édouard Philippe, 5 juillet 2017
- Le Monde — Dossier suppression taxe d’habitation, juillet 2017
- Cour des comptes — Rapport sur la situation des finances publiques, juin 2017
- Olivier Pastré — Économie politique de l’année 2017, La Découverte, prévu 2018
- Pierre Rosanvallon — Le bon gouvernement, Seuil, 2015
- Les Échos — Réactions des associations d’élus locaux, semaine du 3 juillet 2017
- Sénat — Commission des finances, auditions juillet 2017
Tribune publiée le lendemain de l’annonce officielle d’étalement de la suppression de la taxe d’habitation. Versée au corpus Coalition Nationale.
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