Je voudrais poser, calmement, ce que dit la séquence diplomatique en cours. Pas pour me poser en commentateur infaillible — la situation reste fluide et plusieurs scénarios sont possibles. Mais pour noter, à la date d’aujourd’hui, 11 mars 2025, ce qui me semble être un seuil franchi dans l’ordre international, et l’incapacité française à en mesurer la portée.
Ce qui se passe
Reprenons. Le 20 janvier 2025, Donald Trump a été investi pour la deuxième fois président des États-Unis. Sa campagne avait été claire sur l’Ukraine : il y mettra fin, rapidement, par un deal avec Vladimir Poutine. Cette annonce partait d’une conviction trumpienne constante depuis 2016 : les guerres américaines coûtent cher, elles ne servent pas les intérêts immédiats des États-Unis, il faut les arrêter par des négociations directes avec les adversaires, par-dessus les alliés.
Le deal proposé par Trump à Zelensky, dans les semaines suivant l’investiture, comprend (selon des fuites concordantes dans le Wall Street Journal, le Financial Times, Le Monde) les éléments suivants :
- Gel de la ligne de front actuelle, ce qui revient à accepter la perte des territoires ukrainiens annexés ou contrôlés par la Russie depuis 2014 et 2022 (Crimée, Donbass, Zaporijia, Kherson).
- Renonciation de l’Ukraine à toute adhésion à l’OTAN, gravée dans un traité bilatéral américano-russo-ukrainien.
- Garanties de sécurité américaines réduites à un soutien matériel limité, sans engagement automatique en cas d’agression future.
- Reconnaissance implicite ou explicite de la souveraineté russe sur les territoires occupés.
- Calendrier de levée progressive des sanctions américaines envers la Russie.
- Concessions économiques américaines aux entreprises russes, en échange d’engagements russes sur d’autres dossiers (Iran, Chine, Corée du Nord).
Ce deal est, pour Zelensky et pour la grande majorité du peuple ukrainien, inacceptable. Il revient à valider l’agression russe, à récompenser la violation du droit international, à abandonner des millions d’Ukrainiens vivant aujourd’hui sous occupation russe, à renoncer à toute perspective d’intégration occidentale. Le rejet ukrainien, dans ce contexte, est logique.
Mais le rejet ukrainien seul ne suffira pas. Si les États-Unis retirent leur soutien militaire et financier — comme Trump le laisse entendre publiquement —, l’Ukraine ne pourra pas tenir militairement face à la Russie dans les mois qui viennent. Les seules forces capables, en théorie, de compenser le retrait américain seraient celles de l’Union européenne. Et c’est là que se pose la question française.
L’incapacité européenne
Reprenons. L’Union européenne, au 11 mars 2025, est divisée sur la question ukrainienne. Une moitié (Allemagne post-Merkel sous Friedrich Merz, France sous Macron, Pologne sous Tusk, États baltes, Pays-Bas, Espagne) veut maintenir le soutien à l’Ukraine et s’oppose au deal trumpien. L’autre moitié (Hongrie d’Orban, Slovaquie de Fico, certaines forces autrichiennes et italiennes) soutient Trump et cherche un accommodement rapide avec la Russie.
Cette division bloque toute décision européenne unifiée à un niveau opérationnel sérieux. Elle empêche, en particulier :
- Un engagement budgétaire massif pour suppléer le soutien américain à l’Ukraine (les sommes nécessaires étant estimées à au moins 100 milliards d’euros par an, hors livraisons d’armes).
- Une coalition militaire européenne qui enverrait des troupes (de maintien de paix initialement, mais avec des règles d’engagement réelles) en Ukraine pour garantir la frontière en cas d’accord ou de retrait américain.
- Une politique commerciale et financière coordonnée vis-à-vis de la Russie, qui résiste aux pressions américaines de levée des sanctions.
Cette incapacité européenne est un legs de soixante-dix ans de politique étrangère sous-traitée à Washington. L’Europe a, depuis 1949, délégué sa sécurité aux États-Unis via l’OTAN. Elle n’a pas développé d’autonomie stratégique sérieuse, malgré des discours répétés depuis les années 1990. Cette absence d’autonomie se révèle dans la séquence en cours : l’Europe n’est pas capable, à 75 jours de Trump 2, de remplacer l’engagement américain. Elle n’a pas les moyens, pas l’organisation, pas la doctrine, pas la volonté.
La position française
Que fait, dans cette séquence, la France d’Emmanuel Macron ? Plusieurs choses, à dates et niveaux variés.
Discours — depuis la mi-février 2025, Macron a multiplié les prises de parole solennelles : sommet à Paris des dirigeants européens le 17 février, allocution télévisée le 5 mars (où il a parlé d’envoyer des troupes françaises en Ukraine si nécessaire), interventions à l’Assemblée nationale. Ces discours tentent de prendre la tête d’une initiative européenne, en l’absence de leadership américain.
Actes diplomatiques — la France a renforcé sa coordination avec le Royaume-Uni (qui n’est plus dans l’UE mais qui joue un rôle de premier plan dans le soutien à l’Ukraine), avec l’Allemagne (Friedrich Merz, devenu chancelier le 6 mars, est aligné sur la position française), avec la Pologne, avec les pays nordiques.
Engagements concrets — la France a promis des livraisons d’armes supplémentaires (Caesar, Scalp, Mirage 2000), propose d’envoyer des forces de garantie post-cessez-le-feu, travaille à un fonds européen d’aide à l’Ukraine.
Mais — et c’est le point central — la France n’a pas, à ce jour, la capacité opérationnelle de tenir ce qu’elle promet. Sa marine est sous-dimensionnée pour les missions à venir. Son armée de terre est insuffisante pour des engagements massifs en Europe orientale (moins de 100 000 hommes véritablement déployables). Son industrie d’armement est à reconstruire pour produire en masse — la cadence Scalp est très limitée, les capacités de munitions de 155 mm restent en deçà des besoins. Son budget militaire, même en hausse depuis 2022, reste insuffisant pour les engagements évoqués.
La parole française est en avance sur les moyens français. Cette dissonance est vue par les alliés européens, par les Russes, par les Américains. Elle décrédibilise progressivement la voix française. Et elle nous piège — soit nous tenons les engagements pris (et il faut alors réorganiser radicalement le budget national vers la Défense), soit nous renonçons (et nous perdons notre crédibilité diplomatique).
La bascule à plus long terme
Au-delà du cas ukrainien, ce qui se joue en mars 2025 est une bascule structurelle de l’ordre international.
L’OTAN, en tant qu’alliance opérationnelle, est fragilisée. Trump a publiquement posé la question de l’engagement automatique de l’article 5 (défense collective). Plusieurs alliés européens doutent désormais de la fiabilité américaine. Cette défiance est historique. Elle change durablement la nature de l’alliance.
Le concept même d’ordre international fondé sur des règles — celui qu’on appelle parfois libéralisme occidental — est contesté depuis Washington, à la maison. Pendant 75 ans, les États-Unis ont été les garants de cet ordre. En 2025, ils en sont les premiers déstabilisateurs. Cette inversion est vertigineuse.
Une nouvelle architecture mondiale se dessine, à plusieurs pôles : un pôle américain trumpien transactionnel ; un pôle russe réactif mais opportuniste ; un pôle chinois patient mais stratégique ; un pôle européen fragmenté et incertain ; des pôles régionaux émergents (Inde, Brésil, Turquie, États du Golfe, certains pays africains). Cette multipolarité est en train de se construire, sous nos yeux, sans que l’Europe — et la France en particulier — ne définisse clairement où elle veut se situer.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : assumer la souveraineté militaire européenne
Au-delà des discours sur l’autonomie stratégique européenne — répétés depuis vingt ans sans suite opérationnelle —, la France doit porter un projet concret de souveraineté militaire européenne. Cela passe par : un budget militaire français à 3 % du PIB minimum (versus 2,1 % aujourd’hui) ; une coalition franco-allemande-polonaise-britannique sur la défense (incluant le Royaume-Uni hors UE mais membre de l’OTAN) ; une industrie de défense européenne coordonnée et financée par un emprunt européen massif ; un commandement militaire européen opérationnel pour les missions de défense collective. Aucun de ces éléments n’existe en 2025. Tous sont à construire dans les cinq prochaines années.
Deuxième intuition : assumer une diplomatie multipolaire
La France doit assumer, dans ses prises de position, la multipolarité du monde qui se construit. Cela suppose : maintenir des relations normales avec tous les acteurs majeurs (États-Unis, Russie sous conditions, Chine, Inde, États du Golfe, etc.) ; éviter l’alignement automatique sur tel ou tel pôle ; préserver la capacité de parler aux deux côtés des grands conflits ; développer des partenariats sud (Afrique, Amérique latine, Asie du Sud-Est) qui renforcent l’autonomie française par rapport aux deux axes occidentaux et eurasiatique. Cette posture est exigeante. Elle est l’inverse de ce que pratique la diplomatie française actuelle.
Troisième intuition : préparer la France à une guerre longue
Que ce soit pour l’Ukraine, pour la Méditerranée, pour d’autres théâtres à venir, la France doit se préparer mentalement et opérationnellement à une période plus dure sur la scène internationale. Cette préparation passe par un effort national — pas seulement militaire, mais aussi civique, industriel, éducatif. Le pays doit réapprendre ce que c’est qu’être un acteur sérieux en temps de tensions élevées. Cet apprentissage a été perdu pendant les trente ans d’après-guerre froide. Il doit être retrouvé.
Conclusion : noter le seuil
Nous sommes le 11 mars 2025. La séquence trumpienne est commencée depuis 50 jours. Le rejet ukrainien du deal proposé est en train de se cristalliser. L’Europe est divisée. La France parle plus haut qu’elle ne peut tenir. Le monde change à une vitesse que les institutions traditionnelles peinent à suivre.
Ce que nous vivons en mars 2025 n’est pas une crise de plus. C’est une bascule structurelle. Comme l’a été 1989 dans le sens inverse. Comme l’a été 1945. Comme l’a été 1918. Les analogies historiques suggèrent que les périodes de bascule sont longues (cinq à quinze ans), douloureuses (économiquement, civiquement, parfois militairement), et décisives — elles fixent les cadres pour des décennies.
La France a un rôle à jouer dans cette bascule. Mais elle ne pourra le jouer que si elle accepte de se penser autrement — pas comme l’auxiliaire d’un ordre occidental dont les États-Unis se retirent, mais comme un acteur propre, souverain, avec sa propre boussole. Ce changement de posture est à venir. Il viendra, parce que les circonstances l’imposeront. Mais il aurait été préférable qu’il vienne par anticipation plutôt que sous la contrainte. Il viendra, peut-être tard, mais il viendra. À nous de préparer le moment.
Lisez bien. Le 11 mars 2025, la France n’a pas la doctrine, n’a pas les moyens, n’a pas la voix qu’exige le moment. Le moment, lui, n’attendra pas que la France soit prête. À nous d’écrire, dès maintenant, les bases de ce que pourra être la France de l’après-bascule.
Pour aller plus loin
- Le Monde, Financial Times, Wall Street Journal — Couverture des négociations Trump-Zelensky-Poutine, février-mars 2025
- Hubert Védrine — Continuer l’histoire et conférences récentes 2024-2025
- Pascal Boniface — Les leçons de Trump, Eyrolles, 2025
- Loi de programmation militaire française 2024-2030 — texte et débats
- IFRI, IRIS, FRS — Notes d’analyse sur la séquence Trump 2 et ses conséquences pour l’Europe
- Conseil européen — Conclusions des sommets de février et mars 2025
Tribune publiée 48 heures après les premières fuites sur le rejet ukrainien du deal Trump. Versée au corpus Coalition Nationale.
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