Permettez-moi d’aborder, calmement et précisément, ce qui s’est passé hier soir à l’Élysée. Parce que j’ai vu, depuis hier, défiler beaucoup d’interprétations passionnées, dans tous les sens, parfois peu claires sur ce qui posait vraiment problème. Je voudrais essayer de poser le problème sous l’angle qui me semble le plus utile : celui de la cohérence républicaine.
Hier soir, jeudi 7 décembre 2023, dans l’un des grands salons du palais de l’Élysée, le président de la République Emmanuel Macron, entouré de plusieurs ministres (parmi lesquels Aurore Bergé, ministre des Solidarités et des Familles, et Sylvie Retailleau, ministre de l’Enseignement supérieur), a participé à une cérémonie religieuse marquant la fête juive de Hanouka. La première bougie de la hanoukkia — chandelier à huit branches plus une — a été allumée en présence du grand rabbin de France Haïm Korsia, qui a prononcé une prière, béni la cérémonie, et rappelé la signification religieuse de la fête. La séquence, sobre dans son protocole mais clairement religieuse dans sa nature, s’est tenue dans une atmosphère solennelle d’environ vingt minutes.
Que disent les rapports officiels du palais ? Que la cérémonie était fraternelle, qu’elle visait à soutenir la communauté juive de France dans un contexte difficile (deux mois après le 7 octobre, montée documentée des actes antisémites en France), qu’elle s’inscrivait dans la tradition républicaine de respect des cultes. Toutes ces justifications sont audibles à un certain niveau — aucune ne tient juridiquement et constitutionnellement, comme je vais essayer de le montrer.
Ce que dit la loi de 1905
Reprenons. La loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État pose, dans son article 2 : La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’État, des départements et des communes, toutes les dépenses relatives à l’exercice des cultes.
Cet article pose trois interdits cumulatifs à la République : ne reconnaître aucun culte (c’est-à-dire ne pas en privilégier officiellement aucun), ne salarier aucun culte (pas de financement de personnel religieux), ne subventionner aucun culte (pas de subvention de l’exercice religieux). À ces interdits s’ajoute, dans la jurisprudence constitutionnelle et administrative postérieure, un quatrième principe : les institutions de la République, dans leur espace officiel, doivent rester neutres en matière religieuse. Cela ne veut pas dire que les religions sont interdites dans l’espace public — au contraire, l’article 1 garantit la libre exercice des cultes. Cela veut dire que les institutions de la République ne pratiquent pas de culte, ne célèbrent pas de cérémonies religieuses, ne s’associent pas à l’exercice d’un rituel confessionnel.
Cette neutralité institutionnelle est la clé de voûte de la laïcité française. C’est elle qui permet à la République, depuis 118 ans, de coexister pacifiquement avec toutes les religions présentes sur son territoire — catholiques, protestants, juifs, musulmans, orthodoxes, bouddhistes, hindous, etc. Si la République participait à des cérémonies de l’une, elle créerait, mécaniquement, une inégalité entre les cultes. Elle obligerait, pour maintenir l’équilibre, à participer à des cérémonies équivalentes des autres — ce qui briserait l’autre principe (ne reconnaître aucun culte). La cohérence est fragile. Elle tient par un refus systématique de la participation institutionnelle.
L’Élysée et le précédent
Le palais de l’Élysée est, depuis 1879, la résidence officielle du président de la République française. C’est le siège matériel du pouvoir exécutif. Tout ce qui s’y passe a une valeur symbolique institutionnelle particulière. Une cérémonie qui s’y tient, même de petite ampleur, même filmée discrètement, acquiert le caractère d’un acte républicain — par le seul lieu où elle se tient.
Hier soir, ce qui s’est passé à l’Élysée n’est pas une rencontre privée entre le président et une délégation religieuse — ce qui serait, juridiquement, acceptable (le président rencontre toutes sortes de délégations, y compris religieuses, dans des bureaux). C’est une cérémonie religieuse — c’est-à-dire un rituel collectif avec prière, bénédiction, et signification confessionnelle — qui s’est déroulée dans l’enceinte officielle, avec la participation symbolique du président et des ministres, avec l’allumage de la bougie comme acte cérémoniel central, avec les médias présents pour témoigner publiquement.
Cette différence — rencontre privée vs cérémonie publique — est fondamentale. Une cérémonie religieuse à l’Élysée est un acte de la République. Pas un acte privé. Et c’est cet acte républicain qui pose le problème de cohérence avec la laïcité de 1905.
Il existe-t-il des précédents ? Si l’on remonte la chronologie :
- Sous De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac : aucune cérémonie religieuse à l’Élysée à ma connaissance. Les présidents ont des relations courtoises avec les autorités religieuses, les rencontrent dans des bureaux, parfois assistent à des funérailles ou à des fêtes civiles, mais ne participent pas à des rituels.
- Sous Sarkozy (2007-2012) : début d’un certain décloisonnement avec une rhétorique sur la laïcité positive qui assume davantage le fait religieux. Mais pas de cérémonies religieuses dans l’Élysée.
- Sous Hollande (2012-2017) : retour à une stricte neutralité institutionnelle.
- Sous Macron (depuis 2017) : plusieurs précédents problématiques. Discours aux Bernardins en avril 2018 où Macron parle au monde catholique en termes religieux affirmatifs (« le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé »). Présence à la cérémonie de réouverture de Notre-Dame en décembre 2024 (à venir, mais déjà prévu). Et donc cette cérémonie d’allumage de hanoukkia hier soir.
L’accumulation de ces précédents, sur le quinquennat Macron, dessine une dérive. Pas explicite. Pas assumée doctrinalement. Mais une dérive qui, à mes yeux, change progressivement le rapport républicain aux religions. Et qui prépare des évolutions plus profondes dans les années à venir.
La symétrie qui manque
L’argument central de la défense de la cérémonie d’hier est : la République soutient sa communauté juive dans un moment difficile. Cet argument est moralement audible. Les violences antisémites ont augmenté en France depuis le 7 octobre — l’Intérieur les chiffre à plus de 1 500 actes recensés en deux mois, historique dans la statistique française. Soutenir la communauté juive de la République française est un devoir civique.
Le problème, c’est que ce soutien peut prendre des formes républicaines — discours du président saluant la communauté, déclaration solennelle à l’Assemblée, dépôt de gerbe sur des lieux de mémoire, condamnation publique des actes antisémites, renforcement des moyens de protection des écoles et synagogues. Toutes ces formes existent, et elles ont d’ailleurs été pratiquées par Macron ces deux derniers mois. Elles sont cohérentes avec la laïcité.
Mais quand on ajoute à ces formes républicaines une cérémonie religieuse à l’Élysée avec prière et bénédiction, on franchit un seuil. Et ce seuil, une fois franchi, pose la symétrie obligatoire :
- Si l’Élysée accueille une cérémonie pour Hanouka, l’Élysée devra-t-il accueillir une cérémonie pour la Nativité (Noël) ?
- Si l’Élysée accueille une cérémonie pour Hanouka, l’Élysée devra-t-il accueillir une cérémonie pour la Pâque ?
- Si l’Élysée accueille une cérémonie pour Hanouka, l’Élysée devra-t-il accueillir une cérémonie pour l’Aïd al-Fitr ? Pour l’Aïd al-Adha ? Pour la nuit du destin ?
- Si l’Élysée accueille une cérémonie pour Hanouka, l’Élysée devra-t-il accueillir des cérémonies bouddhistes, hindoues, sikhes, jaïnes, baha’ies, des cérémonies pour les religions africaines traditionnelles présentes en France ?
La République ne peut pas répondre oui à toutes ces questions — elle ne pourrait plus faire son travail. Elle ne peut pas répondre non à toutes — elle créerait des inégalités. La seule réponse cohérente est : aucune cérémonie religieuse, pour aucune religion, dans les institutions officielles de la République. C’est cette réponse-là qui rend la laïcité française équitable et durable.
En participant à la cérémonie d’hier, Macron a implicitement ouvert un précédent qui pose, à terme, des problèmes de symétrie impossibles à gérer. Soit cette cérémonie restera un cas isolé (et le précédent symbolique restera dangereux, car invocable par d’autres communautés religieuses au prix d’inégalités). Soit elle annoncera une généralisation (et la République laïque cessera de l’être).
Ce qu’il aurait fallu faire
Comment soutenir concrètement et fraternellement la communauté juive de France dans le contexte de 2023, sans franchir le seuil républicain ?
Plusieurs voies existent. Une visite présidentielle dans une école juive de Sarcelles ou de Marseille, avec déclaration solennelle de protection. Une réception civile à l’Élysée pour des associations laïques juives, avec des prises de parole républicaines (pas religieuses). Un discours du président devant le CRIF (qui a lieu chaque année) avec des engagements concrets sur la sécurité. Une visite du Mémorial de la Shoah avec dépôt de gerbe. Un renforcement budgétaire visible des moyens de protection des établissements communautaires. Des sanctions exemplaires contre les actes antisémites. Une dignité dans la parole publique.
Toutes ces actions soutiennent la communauté juive sans introduire de rituel religieux à l’Élysée. Elles sont plus efficaces opérationnellement et plus respectueuses de la laïcité. Aucune n’est moins forte symboliquement qu’une cérémonie religieuse — au contraire, elles montrent que la République soutient concrètement, là où la cérémonie ne fait que montrer un geste.
Trois intuitions pour penser autrement
Première intuition : restaurer la neutralité institutionnelle stricte
Les institutions officielles de la République — Élysée, Matignon, ministères, mairies (espaces officiels), tribunaux, écoles publiques — doivent rester strictement neutres en matière religieuse. Pas de cérémonies. Pas de prières. Pas de bénédictions. Pas de rituels. Cette discipline est la règle. Elle vaut pour toutes les religions, sans exception. Sa restauration suppose une parole publique claire du pouvoir politique, qui assume la doctrine de 1905 plutôt que de la rogner par à-côté.
Deuxième intuition : distinguer les formes de soutien aux communautés
Les communautés religieuses françaises méritent le soutien de la République quand elles sont menacées. Ce soutien existe sous formes républicaines — protection des lieux de culte, sanctions contre les violences, prises de parole solennelles, visites symboliques dans des établissements communautaires. Ces formes ne nécessitent pas de participation à des cérémonies religieuses dans les institutions. Distinguer les deux est un exercice d’intelligence laïque que la classe politique française actuelle a peu cultivé. Il faut la cultiver.
Troisième intuition : éclairer le débat sur la laïcité
Le débat français sur la laïcité est, depuis vingt ans, captif d’une querelle qui oppose une laïcité offensive (contre l’islam visible) et une laïcité d’apaisement (qui accommode). Cette querelle masque un troisième terme : la laïcité institutionnelle stricte, qui exige de l’État la neutralité — sans exiger des citoyens l’effacement. Cette troisième voie est celle de 1905. Elle doit être réaffirmée avec clarté. La cérémonie d’hier l’a fragilisée — il faut la défendre.
Conclusion : noter la rupture symbolique
Nous sommes le 8 décembre 2023. Hier soir, à l’Élysée, quelque chose s’est passé qui ne s’était jamais passé sous la Cinquième République. Cette première fois, peu commentée dans l’urgence émotionnelle du contexte, mérite d’être notée pour la mémoire civique. Pas pour stigmatiser. Pour comprendre que les institutions républicaines vivent par leurs cohérences symboliques, et que les ruptures de cohérence — même bien intentionnées — coûtent à long terme.
La République laïque française est un édifice institutionnel sophistiqué qui tient par sa cohérence. La défaire par des cérémonies bien intentionnées au plus haut sommet de l’État, c’est lui faire perdre, peu à peu, ce qui la rend précieuse — l’égalité de traitement de toutes les religions par leur exclusion identique de la sphère institutionnelle officielle.
Cette laïcité-là mérite qu’on la défende. Y compris quand sa défense est, dans l’instant, politiquement contre-intuitive. Y compris quand elle suppose de critiquer un geste présenté comme bienveillant. Y compris quand elle expose à des accusations injustes. Cette discipline du long terme, c’est ce qui fait la différence entre une politique qui respecte ses principes et une politique qui les négocie au gré des humeurs.
Lisez bien. La laïcité de 1905 vaut pour Hanouka, vaut pour Noël, vaut pour l’Aïd, vaut pour toutes les religions. C’est cette identité de traitement qui la rend équitable. Hier soir, l’Élysée a fait une exception à cette règle. Cette exception ne doit pas devenir la règle. Elle doit, à terme, être réversée — par un président, gauche ou droite, qui aura le courage de restaurer la cohérence.
À nous d’écrire, modestement, ce que pourrait être ce retour. Sans hostilité à aucune religion. Avec attachement républicain assumé.
Pour aller plus loin
- Loi du 9 décembre 1905 — texte intégral
- Conseil d’État — Études Réflexions sur la laïcité, 2004 et mises à jour
- Jean Baubérot — Les sept laïcités françaises, MSH, 2015
- Patrick Weil — De la laïcité en France, Grasset, 2021
- Henri Pena-Ruiz — Qu’est-ce que la laïcité ?, Folio, 2003
- Vatican-France — Bilan des Accords de 1924 et de leur évolution
- Olivier Roy — La laïcité face à l’islam, Stock, 2005
Tribune publiée au lendemain de la cérémonie d’allumage de la hanoukkia à l’Élysée. Versée au corpus Coalition Nationale.
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