Tribune · 26 janvier 2017

Valls, Badinter, Fourest : quand la gauche socialiste a fait de la laïcité une arme idéologique

Rétrospective

Permettez-moi de commenter ce qu’il s’est passé hier soir au débat de la primaire de la gauche, parce que je crois qu’on a manqué quelque chose d’important. Le débat se tenait entre les sept candidats encore en course pour le second tour qui aura lieu dimanche prochain, 29 janvier. Le plateau de France 2 était dominé, comme prévu, par le duel Valls-Hamon, après l’élimination des autres candidats au premier tour. Et au cours de l’échange sur la laïcité, Manuel Valls a fait une déclaration apparemment anodine, qui a glissé dans l’oreille des téléspectateurs sans qu’on s’y arrête. Il a dit, à peu près : « Mon cadre intellectuel sur la laïcité, c’est celui de Robert Badinter et de Caroline Fourest. »

Robert Badinter et Caroline Fourest. Voilà les deux parrains intellectuels nommés en direct. Ce sont deux personnages publics importants, respectables à des titres divers — Badinter pour son rôle dans l’abolition de la peine de mort en 1981, Fourest pour son travail journalistique long sur les fondamentalismes religieux, sur l’extrême droite, et sur la laïcité. Mais ces deux personnages ne sont pas les héritiers naturels de la laïcité de 1905. Ils représentent, à la place, une lignée idéologique précise qui a modifié le sens du mot laïcité dans le débat français des vingt dernières années.

Cette modification, je voudrais essayer de la nommer aujourd’hui. Pas pour attaquer Valls — qui est arrivé en tête au premier tour de la primaire et peut être premier ministre potentiel d’un gouvernement de gauche en mai 2017 si Hamon perd dimanche. Pas pour attaquer Badinter — qui mérite le respect pour son rôle historique. Pas pour attaquer Fourest — qui a sa cohérence et son sérieux. Mais pour poser une grille de lecture qui me semble manquante dans le débat public français : qu’est-ce que la laïcité telle que Valls vient de la définir, et en quoi diffère-t-elle de la laïcité telle que les Français croient la connaître ?

La laïcité de 1905 et celle que défend Valls

Reprenons. La loi du 9 décembre 1905 — concernant la séparation des Églises et de l’État — est un texte court (44 articles) qui pose une règle simple. L’État ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. La République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. C’est tout. Cette loi a été conçue, dans le contexte de tension catholique-anticléricale du début du XXe siècle, pour neutraliser l’État face aux religions — pas pour neutraliser les religions face à l’État.

L’esprit du texte est libéral. C’est-à-dire qu’il laisse à chaque citoyen sa liberté pleine en matière religieuse, et qu’il borne l’État. Ce que la loi interdit, c’est l’établissement public de toute religion, pas l’expression individuelle de toute conviction. Un citoyen peut être catholique pratiquant, juif orthodoxe, protestant évangélique, musulman pieux, athée militant, agnostique, indifférent — l’État ne s’en mêle pas. Et l’État, lui, n’a pas le droit d’être pour une religion, ni contre une autre. Il est neutre.

La laïcité que défend Valls, et avec lui une grande partie de la gauche socialiste contemporaine, n’est pas cette laïcité-là. Elle s’est progressivement transformée en quelque chose de différent, qui mérite un autre nom. Cette autre laïcité, je l’appellerais provisoirement laïcité offensive, ou laïcité de combat, ou encore laïcité-projet. Elle se distingue de la laïcité de 1905 sur plusieurs points fondamentaux.

Premier point : la laïcité offensive vise les religions, pas l’État. Elle s’inquiète de la place des religions dans l’espace public. Elle veut les contenir, les réguler, les normaliser. Elle ne cherche pas à protéger les citoyens de l’État — elle cherche à protéger l’État (au sens large, y compris l’espace public, y compris la culture commune) des citoyens religieux. C’est un renversement complet de la philosophie de 1905.

Deuxième point : la laïcité offensive est asymétrique. Elle vise principalement, dans la pratique, l’islam. Les autres religions sont mentionnées dans les discours pour la forme, mais les mesures concrètes — port du voile, accommodements raisonnables, demandes alimentaires, organisation des temps religieux — visent essentiellement les pratiques musulmanes. Cette asymétrie n’est pas honteuse pour ses tenants — ils l’assument, en soutenant que l’islam pose plus de problèmes que les autres religions à la République. Mais elle change la nature du mot laïcité, qui devient un outil d’une politique particulière vis-à-vis d’un groupe particulier.

Troisième point : la laïcité offensive engage l’État dans la définition de ce qu’est une religion acceptable. Quels comportements religieux sont compatibles avec la République ? Quels ne le sont pas ? Cette interrogation, qui n’avait pas sa place en 1905 (l’État se tenait à l’écart), devient centrale dans la doctrine offensive. L’État se met à arbitrer entre islam acceptable et islam à corriger. Entre musulman intégré et musulman séparatiste. Cette posture étatique est inédite dans l’histoire française moderne — et elle est exactement ce que la loi de 1905 voulait éviter.

Badinter, Fourest : une lignée précise

Pourquoi Valls cite-t-il Badinter et Fourest et pas, par exemple, Jean Baubérot (le grand sociologue contemporain de la laïcité, qui défend la laïcité de 1905) ou Patrick Weil (l’historien spécialiste de la nationalité) ou Olivier Roy (l’islamologue spécialiste de la sortie de religion) ? Parce que Badinter et Fourest représentent une lignée intellectuelle spécifique, qu’on peut, à mon sens, caractériser ainsi.

Robert Badinter, dans ses interventions des années 2000-2010, a porté une laïcité que je qualifierais de combat républicain. Il a soutenu la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école. Il a défendu une certaine vision du burkini comme atteinte à la dignité féminine. Il a appelé à un contrôle plus actif de l’État sur le fait religieux dans l’espace public. Toutes ces positions sont défendables sur le fond — chacune peut être discutée. Mais leur cumul dessine un cadre intellectuel précis : l’État doit intervenir activement pour préserver une certaine forme de laïcité. C’est un déplacement par rapport à la laïcité-cadre de 1905.

Caroline Fourest, dans une lignée plus journalistique et plus tranchée, est allée plus loin. Elle a fait de la lutte contre les fondamentalismes religieux — et particulièrement contre l’islam politique — un cœur de son engagement public. Ses travaux sur les Frères musulmans, sur Tariq Ramadan, sur l’extrême droite, sont sérieux et documentés. Mais sa grille intellectuelle est offensive : elle considère que la République doit combattre activement les pratiques religieuses qui lui paraissent menaçantes, et elle accepte volontiers que cette lutte passe par des restrictions législatives nouvelles. Elle est, en ce sens, plus radicale que Badinter — et infiniment plus que Baubérot, qui défend la laïcité-cadre.

En citant Badinter et Fourest, Valls nomme son camp. Il dit, en clair : je fais partie de la lignée laïcité offensive, qui demande à l’État un rôle actif vis-à-vis du fait religieux, particulièrement musulman. C’est cohérent avec ses positions de Premier ministre (2014-2016). C’est cohérent avec ses prises de parole sur le burkini en août 2016. C’est cohérent avec sa proposition, durant la campagne, d’élargir la loi de 2004 à l’université. C’est cohérent avec son hostilité affichée à l’égard de Tariq Ramadan, des intellectuels musulmans favorables à des accommodements, et plus largement de toute pensée qui chercherait à concilier islam pratiqué et République.

Cette cohérence est politiquement honnête. Valls n’est pas dans l’ambiguïté. Il assume sa ligne. Mais cette ligne n’est pas la laïcité de 1905. Et le fait qu’il l’appelle laïcité — comme si c’était la même chose — est, à mes yeux, une opération idéologique majeure qu’il faut nommer.

Pourquoi cette glissade a été acceptée par la gauche

L’aspect le plus intéressant, dans cette séquence, n’est pas Valls lui-même. C’est l’absence de contestation à sa formulation. Aucun autre candidat n’a, hier soir, repris Valls pour lui dire : en citant Badinter et Fourest, tu nommes une lignée précise qui n’est pas la laïcité de 1905. Hamon n’a pas relevé. Peillon n’a pas relevé. Montebourg, qui avait été éliminé au premier tour mais qui aurait pu, dans ses interventions précédentes, marquer un désaccord, ne l’a pas fait non plus. Toute la primaire de la gauche s’est déroulée dans une acceptation tacite du cadre lépéniste-fourestien comme étant le cadre de la gauche sur la laïcité.

Cette acceptation tacite est un événement historique majeur pour la gauche française. Pendant un siècle, la gauche avait deux versions de la laïcité, qui dialoguaient. Une version de combat (radicaux d’avant 1905, communistes anticléricaux, anciens hussards noirs) qui voulait que la République soit contre les religions. Une version d’apaisement (Jaurès, Briand, socialistes humanistes, démocrates-chrétiens de gauche) qui voulait que la République soit à côté des religions, neutre et garante de la liberté de chacun. Ces deux versions ont coexisté tant bien que mal. Elles se sont équilibrées. Elles ont produit un compromis vivable.

Depuis 2002, cet équilibre s’est rompu. La gauche socialiste a basculé, massivement et silencieusement, du côté du combat. La version d’apaisement a disparu du paysage politique de gauche. Plus personne, dans les grandes institutions de gauche actuelles, ne défend la laïcité-cadre-de-1905. Tous défendent une version offensive. Avec des nuances entre eux, mais sur un seul spectre : du combat modéré (Hamon) au combat radical (Valls). Le pôle apaisement n’a plus de voix institutionnelle.

Cette disparition est un séisme intellectuel qui n’a pas été nommé. Parce qu’elle s’est faite au nom de la République — qui est un mot intouchable. Parce qu’elle s’est appuyée sur des événements traumatiques réels (Charlie, Bataclan, Nice) qu’il aurait été indécent de minimiser. Parce qu’elle a été accompagnée par la disparition de la gauche radicale sur le terrain identitaire (le PCF a perdu son influence, l’extrême gauche s’est repliée sur l’antiracisme). Toutes ces causes se sont combinées pour rendre invisible la mutation de la laïcité de gauche.

Or cette mutation va avoir, à mes yeux, des conséquences politiques massives.

Les conséquences à venir

Première conséquence : l’éclatement du PS. La primaire actuelle de 2017 va trancher entre une gauche identitaire (Valls) et une gauche sociale (Hamon). Quel que soit le vainqueur, le perdant ne se ralliera pas vraiment. Le PS va, à mon sens, se fracturer durablement à la sortie de cette primaire. La défaite probable de la gauche à la présidentielle d’avril-mai 2017 accélérera la fracture. À l’arrivée, en juin ou septembre 2017, le PS sera en miettes, avec une partie rejoignant le centre macronien (Valls finira là-bas, sans doute), une autre partie rejoignant Mélenchon, une troisième partie tentant de reconstruire un socialisme orphelin. Cet éclatement est inscrit dans la séquence en cours.

Deuxième conséquence : l’orphelinage politique des Français musulmans. Les sept millions de Français de culture ou de confession musulmane ne peuvent pas voter pour un PS qui assume une laïcité-arme à leur encontre. Ils ne peuvent pas non plus voter pour la droite, qui assume la même chose en pire. Il leur reste, principalement, l’abstention, la France insoumise (qui les courtise), ou un repli communautaire vers d’autres formes de représentation. Cette orphelinage politique d’un groupe démographique aussi important est une bombe à retardement — pas immédiate, mais inévitable à terme. Une démocratie qui exclut symboliquement un dixième de sa population du jeu politique se fragilise structurellement. La France ne mesure pas ce qu’elle est en train de faire.

Troisième conséquence : la nécessité d’une autre voix. Une voix qui défendrait la laïcité de 1905 — pas celle de Valls, ni celle de la droite identitaire —, qui dirait que l’État doit être à côté des religions, et qui accueillerait, sans condition, les Français musulmans dans la République comme citoyens à part entière. Cette voix manque cruellement en 2017. Elle existe en germe chez quelques intellectuels (Baubérot, Roy, Esther Benbassa, Nathalie Heinich par moments), chez quelques élus locaux courageux, dans quelques mouvements associatifs. Mais elle n’a pas de visage politique national. Et la France de 2017 a besoin de ce visage politique national, pour donner un avenir possible à un débat qui s’enferme dans une impasse mortifère.

Cette voix politique nationale n’existe pas. Elle doit donc être inventée. Pas demain. Mais bientôt. Et ses contours, ses fondations, doivent commencer à être posés dès maintenant, dans des écrits, dans des cercles, dans des discussions, dans des engagements modestes. Ce travail est devant nous, et il est urgent.

Trois intuitions pour penser autrement

Première intuition : récupérer 1905

La loi de 1905 mérite d’être défendue contre ses dévoyeurs. Cela suppose une parole publique sérieuse, récurrente, qui rappelle ce qu’elle a vraiment été. Qui rappelle qu’elle a été inventée pour pacifier la France, pas pour inventer une nouvelle querelle religieuse par la fenêtre. Cette parole-là existe, en germe, chez certains constitutionnalistes et intellectuels. Elle doit être amplifiée, organisée, portée politiquement. Sans cela, le mot est définitivement cramé dans son sens historique.

Deuxième intuition : nommer la laïcité de combat pour ce qu’elle est

On ne peut pas critiquer ce qu’on ne nomme pas. La laïcité-arme défendue par Valls n’est pas la laïcité de 1905. Il faut un autre nom pour elle. Laïcité de combat, laïcité offensive, laïcité-projet — choisissez le mot, mais nommez-la. Sans cela, le débat reste prisonnier d’un mot qui sert deux causes contradictoires. La clarté sémantique est la première étape du contrôle démocratique.

Troisième intuition : préparer la représentation politique des Français musulmans

Les sept millions de Français musulmans méritent une représentation politique nationale qui les inclue sans condition. Cette représentation n’est pas le PS de Valls. Elle n’est pas LFI exclusivement. Elle n’est pas un parti communautaire (qui serait contraire à la République). Elle est une offre nationale, transversale, qui considère les Français musulmans comme des Français comme les autres — au même titre que les Français chrétiens, juifs, athées, bouddhistes, et autres. Cette offre n’existe pas. Elle doit être inventée. Elle viendra, à un moment, d’un cercle politique élargi, et elle réordonnera profondément le paysage.

Conclusion : noter la séquence

Nous sommes le 26 janvier 2017. Dans trois jours, Hamon ou Valls remportera la primaire de la gauche. Quel que soit le vainqueur, le contenu réel du débat de la primaire — la laïcité-arme nommée hier soir par Valls et tacitement acceptée par tous les autres — est l’événement politique majeur de cette séquence. Pas le résultat lui-même. Le cadre dans lequel le débat s’est tenu.

Ce cadre est celui de la laïcité offensive. Il sera, dans les années qui viennent, l’environnement intellectuel par défaut de la classe politique française, gauche, centre et droite confondues. À l’exception de quelques voix marginales qui peineront à se faire entendre. Et cette uniformisation va produire, à l’horizon de cinq à dix ans, une crise politique majeure dont les contours commencent à peine à se dessiner.

J’écris cette tribune à chaud, à la sortie d’un débat de primaire que beaucoup considéreront comme anecdotique. Je crois qu’il ne l’est pas. Je crois qu’il marque un seuil intellectuel franchi sans qu’on s’en rende compte. Et que la France, dans dix ans, regrettera de ne pas avoir vu venir la séquence qui s’enclenche.

Lisez bien. Quand un dirigeant politique cite Badinter et Fourest comme son cadre intellectuel sur la laïcité, il a dit ce qu’il avait à dire. Aux Français de l’écouter avec attention. Et aux Français de choisir, en âme et conscience, s’ils veulent cette laïcité-là ou s’ils en veulent une autre. Les deux options doivent être posées. Aujourd’hui, seule la première est posée. Cela ne durera pas. Mais cela durera encore un certain temps, et le coût intellectuel et civique va s’accumuler.

À nous d’écrire, modestement mais continûment, l’autre option.

Pour aller plus loin

  • Débat de la primaire de la gauche, France 2, 25 janvier 2017 (intégralité disponible)
  • Caroline Fourest — Tirs croisés. La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Calmann-Lévy, 2003
  • Robert Badinter — Libres et égaux. L’émancipation des Juifs sous la Révolution française, Fayard, 1989, et interventions publiques 2010-2017
  • Jean Baubérot — Les sept laïcités françaises, Maison des sciences de l’homme, 2015 (cadre alternatif décisif)
  • Olivier Roy — La laïcité face à l’islam, Stock, 2005
  • Patrick Weil — Politiques de la laïcité au XXe siècle, PUF, 2007
  • Loi du 9 décembre 1905 — texte intégral, Légifrance
  • Esther Benbassa — La République face à ses minorités, Mille et une nuits, 2010

Tribune publiée au lendemain du second débat de la primaire de la gauche, en commentaire de la séquence laïcité de cet échange. Versée au corpus Coalition Nationale.

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