Tribune · 2 septembre 2019

Villeurbanne, les héros que la France refuse de nommer

Rétrospective

Je voulais attendre. Je voulais laisser passer le week-end, regarder les visages, écouter les voix, lire entre les lignes des déclarations officielles. Mais nous sommes lundi 2 septembre 2019, et plus je regarde ce qui se passe en France depuis trois jours, plus une évidence me saute aux yeux : nous sommes en train de manquer le moment. Pas le drame — le drame, lui, est lisible, douloureusement lisible. Non, nous sommes en train de manquer ce que le drame nous dit du pays que nous sommes devenus, et de celui que nous refusons d’être.

Permettez-moi de vous le dire sans détour. À Villeurbanne, samedi 31 août, vers 16h25, un homme a sorti un couteau et une broche à barbecue à proximité de la station Laurent Bonnevay. Un demandeur d’asile afghan de 33 ans, présent en France depuis 2016, déséquilibré, isolé, probablement aliéné — les premiers examens psychiatriques évoquent un état psychotique. Il a tué Timothy Bonnet, 19 ans, originaire de Bonvillard en Savoie, qui attendait son bus pour rejoindre le festival Woodstower. Il a blessé huit autres personnes, dont trois grièvement. Il aurait pu en blesser ou en tuer beaucoup plus. Il ne l’a pas fait. Pourquoi ? Parce que des jeunes du quartier — des Français d’origine maghrébine, de culture musulmane, parlant la langue brute des cités françaises — l’ont stoppé. Parmi eux, Sofiane, 17 ans, qui s’est interposé pour secourir une des victimes au sol. Pas la police. Pas le RAID. Eux. À mains nues, ou presque. Et c’est leur courage qui a probablement sauvé la vie de plusieurs autres Français ce samedi-là.

Vous savez ce que j’attendais ce week-end ? J’attendais leurs visages aux JT du 20h. J’attendais leurs noms en première page. J’attendais une déclaration présidentielle de remerciement public. J’attendais une cérémonie à Matignon, une médaille du courage, un geste — n’importe quoi — qui dise à la France ce que la France refuse encore d’entendre : que ses héros, ce jour-là, étaient ceux que la moitié du pays présente quotidiennement comme une menace.

Je n’ai rien vu de tout ça. Et c’est ça, le vrai sujet.

Ce qu’il s’est vraiment passé ce 31 août, et ce qu’on a choisi d’en faire

Reprenons les faits, parce qu’ils sont importants. Les premières informations vérifiables, recueillies sur place et sur les réseaux sociaux dès samedi soir, sont sans ambiguïté : ce sont des jeunes du quartier, vraisemblablement d’origine maghrébine — au moins l’un d’entre eux s’exprimant dans le français vif et imagé qu’on parle quand on a grandi entre une cité et un collège public — qui ont approché l’assaillant, l’ont raisonné suffisamment longtemps pour ralentir son geste, puis ont permis son interpellation. La police, dans un quartier pourtant connu pour ses tensions, n’était pas présente sur les lieux. Elle est arrivée après.

Posons la chose froidement : à Villeurbanne ce samedi, l’État français n’a pas protégé les Français. Ce sont d’autres Français qui ont protégé les Français. Et ces autres Français sont précisément ceux dont une partie du pays — partis politiques compris, médias compris, intellectuels compris — répète chaque jour qu’ils représentent un problème, une menace, une dilution, une perte de soi.

Cette inversion radicale du récit attendu — le « jeune de cité » comme rempart contre le « réfugié devenu fou », le Français musulman comme héros civique face à un État défaillant — aurait dû provoquer une secousse. Elle aurait dû dérouter les commentateurs habituels, embarrasser les politiques, ouvrir un débat. Elle a fait l’inverse. En 72 heures, j’ai vu se mettre en place ce que je ne peux décrire autrement qu’avec ces mots : une opération psychologique. Massive. Coordonnée. Et probablement involontaire dans sa coordination — ce qui est encore plus grave, parce que cela signifie que les réflexes culturels qui produisent ce résultat sont intégrés, automatiques, structurels.

Voici comment ça s’est passé. Premier jour : silence sur les sauveteurs, focus sur l’assaillant. Deuxième jour : recadrage en « attaque potentiellement terroriste » malgré l’absence totale d’indice islamiste, parce qu’un homme « afghan » avec un couteau active automatiquement, dans la chaîne médiatique-politique française, le préfixe islamiste — alors même que l’individu en question, isolé, malade, déraciné, n’avait aucun lien établi avec une cellule, une mouvance, ou une idéologie. Troisième jour : on ne parle plus du tout des sauveteurs. On parle d’immigration. On parle de réfugiés. On parle d’islam. La rotation est complète.

Les noms et les visages des jeunes qui ont stoppé l’attaque ? Inconnus. Les noms et identités précises des victimes ? Toujours non communiqués officiellement, trois jours après. Et il y a une raison à cela. Une raison qui n’est pas un complot — qui est pire qu’un complot, parce qu’un complot suppose une intention, alors qu’ici nous avons affaire à quelque chose de plus profond : un réflexe de protection du récit dominant.

Le silence sur les victimes, ou comment on choisit ce qu’on ne veut pas voir

J’écris ces lignes lundi soir. Timothy Bonnet, le jeune homme tué, est désormais identifié et pleuré par sa famille, par son village de Bonvillard en Savoie, par la presse régionale. Mais son visage et son histoire ne font pas la une nationale au niveau qu’ils mériteraient. Et les huit autres victimes ? On ne sait presque rien d’elles. Leurs identités précises, leurs origines, leurs trajectoires, leurs récits restent flous, agglomérés en chiffres anonymes — huit blessés dont trois graves — sans incarnation.

Pourquoi est-ce que cet effacement existe ? Parce que les détails biographiques abîment la grille de lecture. Le récit qu’on veut faire passer en France depuis trois ans, depuis Nice et Saint-Étienne-du-Rouvray, depuis Strasbourg, c’est celui d’une France de souche assiégée par une France d’importation. Mais à Villeurbanne, on a un jeune Français de souche tué en allant à un festival de musique, par un homme arrivé d’Afghanistan ; et ce jeune Français de souche a été immédiatement défendu, au péril de leur vie, par d’autres jeunes Français — issus de l’immigration maghrébine, de culture musulmane, vivant dans le quartier que l’assaillant a choisi pour son carnage. La grille ne marche plus. Alors on lisse. On invisibilise les héros. On amalgame les victimes. Et on garde, surnageant dans le bruit, le seul élément qui « marche » : l’origine afghane de l’assaillant.

Je veux le dire calmement, parce que je n’ai aucune envie d’être instrumentalisé par qui que ce soit. Mais je le dis quand même. Cette occultation est une faute civique majeure. Elle prive le pays d’une histoire qui aurait pu le réparer. Elle prive ces jeunes — Sofiane et les autres — de la reconnaissance qu’ils méritent. Elle prive la famille de Timothy, et Bonvillard, et la Savoie, d’un deuil national qui aurait dû être unanime et fraternel : un fils de la France des montagnes pleuré dans une cité de la France des banlieues, avec les mêmes mots, sous le même drapeau. Et elle prive surtout la France d’un mot qui change tout : nous. Parce qu’à Villeurbanne, ce 31 août, il y avait du nous. Du nous français au sens le plus pur, le plus exigeant, le plus vivant : un jeune Savoyard et un jeune Villeurbannais d’origine maghrébine partageant, sur le même quai, le même destin. La France officielle a préféré ne pas le voir.

L’islamophobie d’État n’est pas un slogan, c’est un mécanisme

Je dois écrire ce qui va suivre en pesant chaque mot, parce que je vais utiliser une expression qui sera retournée contre moi par certains, et utilisée pour des combats qui ne sont pas les miens par d’autres. L’expression est : islamophobie d’État. Je l’utilise, et je vais l’expliquer.

Je ne parle pas d’une politique formelle, écrite quelque part, signée par quelqu’un. Je parle d’un mécanisme. Et ce mécanisme produit, semaine après semaine, événement après événement, le même résultat : tout fait divers impliquant un musulman ou supposé tel devient un fait politique national ; tout fait divers où des musulmans sont victimes ou sauveurs reste un fait local. Le tri se fait automatiquement, à travers la chaîne médiatique-politique, à travers les arbitrages éditoriaux, à travers les questions posées en conférence de presse, à travers les déclarations ministérielles qui prennent la parole sur les premiers et restent muettes sur les seconds.

Le résultat de ce mécanisme, ce 2 septembre 2019, est saisissant : l’islamophobie est aujourd’hui à son apogée en France. Pas l’islamophobie virulente, pas celle des saillies de comptoir — celle-là, on en parle, on s’en indigne, on la dénonce. Non. L’islamophobie d’arrière-plan, celle qu’on respire sans la sentir, celle qui s’installe par capillarité dans les conversations ordinaires, dans les programmes de campagne, dans les sondages d’intentions, dans la manière dont les enfants jouent à la récréation. Cette islamophobie-là gagne. Et elle gagne parce que des événements comme Villeurbanne, qui auraient dû la fissurer, sont retraités de manière à la confirmer.

Une partie des Français, au demeurant, n’est ni dupe ni méchante. Elle est simplement perdue. Elle ne sait plus qui croire, qui regarder, qui écouter. Elle voit des attentats. Elle voit des chiffres d’immigration. Elle voit des banlieues qu’elle ne fréquente pas. Et elle absorbe un récit dominant qui lui dit : ces gens-là ne sont pas comme toi, ces gens-là sont un problème. Quand un fait — un seul fait — vient lui dire le contraire, ce fait est minimisé, contextualisé, étouffé. Et la perception continue de glisser dans la mauvaise direction.

J’écris ceci en sachant que je vais perdre des lecteurs, et probablement gagner des ennemis. Tant pis. Je préfère écrire ça maintenant, à chaud, le 2 septembre 2019, plutôt que dans cinq ou dix ans quand il sera trop tard. Parce que dans cinq ou dix ans, je vous le dis, on regardera 2019 comme on regarde aujourd’hui certaines années des décennies passées : avec la stupeur de comprendre tout ce qu’on aurait pu voir et qu’on n’a pas voulu voir.

La France a changé. Elle refuse simplement de le savoir

Faisons une pause sur les faits démographiques, parce qu’il y a là une dimension de la question qui n’est jamais traitée avec sérieux dans le débat français — et c’est un problème.

La France de 2019 n’est plus la France de 1990. Ce n’est même plus la France de 2005. La part des Français nés à l’étranger ou de parents nés à l’étranger a augmenté significativement, surtout dans les générations jeunes. Cette transformation n’est pas une opinion, c’est un fait. On peut la juger souhaitable ou regrettable, planifiée ou subie, bien gérée ou mal gérée — mais on ne peut pas la juger inexistante.

Or que fait la classe politique française, dans son immense majorité, depuis trente ans ? Elle fait comme si cette transformation pouvait être suspendue, inversée, ou simplement ignorée. À droite, on promet un retour à une France d’avant qui n’existe plus et ne reviendra jamais. À l’extrême droite, on promet une remigration massive qui ne se produira pas — ou alors dans des conditions catastrophiques. Au centre, on fait semblant que tout va à peu près, qu’il suffit de quelques discours sur les « valeurs de la République » pour que la transformation se digère seule. À gauche, on évite le sujet pour ne pas avoir à le penser, ou on l’instrumentalise pour des combats qui ne le règlent pas.

Pendant ce temps, la France réelle, la France qui vit et qui marche, s’adapte sans qu’on l’aide à le faire. Elle s’adapte au lycée Henri-IV comme au collège Édouard-Vaillant à Vaulx-en-Velin. Elle s’adapte dans les hôpitaux où les soignants s’appellent désormais aussi Kebir, Bamba, Wong, Kowalski. Elle s’adapte dans les commerces, dans les transports, dans les associations sportives, dans la gendarmerie même, où des sous-officiers de troisième génération maghrébine font le boulot que beaucoup ne veulent plus faire. Elle s’adapte parce qu’elle n’a pas le choix. Et elle s’adapte plutôt bien, en réalité, quand on lui fiche la paix.

Je vais dire quelque chose qui va paraître provocateur, mais qui n’est qu’un constat froid : les Français de souche, dans leur ensemble, ne sont pas préparés à l’évolution démographique de leur propre pays. Ils ne sont pas préparés parce qu’on ne les a pas préparés. Ils ne sont pas préparés parce que personne — ni à gauche, ni à droite, ni au centre — n’a eu le courage politique de leur dire la vérité : la France de demain ressemblera à Villeurbanne, et c’est très bien comme ça, à condition qu’on y travaille. À condition qu’on prépare. À condition qu’on accompagne. À condition qu’on organise.

Et symétriquement, les Français issus de l’immigration récente ne sont pas davantage préparés. Ils ne sont pas préparés à devenir pleinement la France — non parce qu’ils ne le veulent pas, mais parce que le pays ne le leur propose pas. On leur demande de s’intégrer dans un récit national auquel on refuse simultanément de les inscrire. On veut qu’ils chantent la Marseillaise mais on ne veut pas qu’ils écrivent les couplets manquants. C’est intenable, et ça produit ce que ça produit : du repli, de la défiance, et — pour les rares — du basculement.

J’ai eu l’occasion de vivre et de travailler dans des sociétés qui pensent la cohabitation entre populations d’origines différentes comme un sujet d’ingénierie civique, pas comme un sujet d’incantation républicaine. Des sociétés qui ont fait le choix d’organiser, de planifier, de répartir, d’inviter, de cadrer — au lieu de réciter. Je ne dis pas que leurs modèles sont transposables tels quels. Je dis qu’ils prouvent une chose : quand un pays décide vraiment de gérer sa diversité, il y arrive. La France a décidé de ne pas la gérer. Elle prétend que ça se règle tout seul. Ça ne se règle pas tout seul. Villeurbanne nous le rappelle.

Macron ne prépare rien. Le Pen prépare l’inverse. Et ça n’est pas un débat

Je veux maintenant parler franchement de l’offre politique actuelle, parce que c’est une des dimensions du drame.

Le président Macron, depuis son élection, a fait un choix sur ces questions : ne pas en faire un sujet. Il en parle quand il y est forcé, il en parle bien quand il en parle, mais il ne pré-pare pas. Préparer, ce serait dire aux Français de souche, calmement, dans une adresse solennelle, ce qui suit : votre pays va continuer d’accueillir, l’immigration ne va pas s’arrêter, voilà comment nous allons l’organiser, voilà ce que nous attendons de vous, voilà ce que nous attendons des nouveaux arrivants, voilà notre projet commun. Cette parole-là, structurante, n’a pas été prononcée. Elle ne le sera probablement pas. Et son absence laisse un vide que d’autres remplissent.

Marine Le Pen, et la machine politique autour d’elle, occupent ce vide depuis vingt ans avec une discipline remarquable. Mais ce qu’ils proposent n’est pas une préparation. C’est une promesse d’inversion. Une promesse qu’on va défaire ce qui a été fait, renvoyer ceux qui sont arrivés, restaurer ce qui a été perdu. Cette promesse est techniquement irréalisable — et la plupart des cadres du parti le savent — mais elle est électoralement payante parce qu’elle parle à une angoisse réelle. La France de papier, comme je l’écrivais récemment, est promise à la remigration massive. Sauf qu’aucun gouvernement, même issu du RN, ne procédera à la remigration massive. Il n’y a pas de capacité administrative, pas de capacité diplomatique, pas de cadre juridique, et probablement pas de volonté réelle. Il y aura donc des coups d’éclats, des durcissements, des affrontements — et la France réelle continuera, elle, à s’adapter en silence comme elle le fait depuis trente ans.

Entre cette absence de préparation côté Macron et cette promesse d’inversion côté Le Pen, les Français sont trompés deux fois. Une fois par ceux qui leur disent qu’il ne se passe rien, une fois par ceux qui leur promettent qu’on va tout défaire. Aucune de ces deux paroles n’est utile. Aucune ne prépare. Aucune n’organise. Aucune ne propose un récit national qui inclue le pays tel qu’il est devenu.

Ce vide laisse une place. Une place pour une autre proposition. Une proposition qui dirait, sans détour : la France a changé, elle continuera à changer, et nous allons l’organiser ; nous allons inscrire les Français issus de l’immigration récente dans le récit national plein et entier ; nous allons donner aux Français de souche les outils intellectuels et matériels pour vivre dignement cette transformation ; nous allons en faire une force et non une fatalité. Cette proposition n’existe pas aujourd’hui dans l’offre politique. Elle devra exister. Tôt ou tard, quelqu’un la portera. C’est une certitude historique.

Ce que Villeurbanne nous indique, en creux, comme programme

Je voudrais terminer cette tribune en posant quelques idées. Pas un programme — je n’en suis pas là, et le moment n’est pas venu. Mais des intuitions. Des directions. Des choses que Villeurbanne, en creux, nous suggère.

Première intuition : faire confiance, et organiser cette confiance

Les jeunes qui ont stoppé l’assaillant ce 31 août étaient prêts à agir. Ils n’avaient ni formation, ni équipement, ni mandat. Mais ils avaient l’envie, la connaissance du terrain, et un sens civique qui n’a rien à envier à celui de n’importe quel ancien combattant. Imaginez ce qu’on pourrait faire d’une France qui organiserait ce potentiel. Imaginez une force opérationnelle, dimensionnée, recrutée largement parmi les Français de troisième génération africaine et maghrébine, dédiée à des missions précises et utiles : lutte contre les trafics, médiation dans les quartiers difficiles, intervention de proximité en cas de crise. Je pense qu’on pourrait mobiliser plusieurs milliers de jeunes en moins de deux ans, sans difficulté. Pas comme supplétifs. Comme corps régalien à part entière, avec uniforme, statut, fierté, et carrière. Les retours de terrain seraient massifs. Et la transformation symbolique le serait plus encore : la République dirait, par cet acte, votre place est ici, à mes côtés, avec un grade et un fusil de service, parce que vous êtes la France.

Deuxième intuition : nommer les héros, écrire le récit

Un pays vit de ses récits. Et le récit national français, depuis trop longtemps, refuse d’intégrer les figures issues de l’immigration récente autres que les figures problématiques. On nomme nos terroristes, on en fait des dossiers, des sujets de presse, des objets de débat. On ne nomme pas nos héros ordinaires quand ils sont issus du même milieu. C’est une erreur civique et stratégique. À chaque acte de courage ordinaire, à chaque trajectoire scolaire exemplaire, à chaque entrepreneur qui réussit, à chaque maire qui tient son quartier, il faut un nom, un visage, une cérémonie, une médaille s’il le faut. Construire un récit français qui inclue tous ceux qui font la France n’est pas un acte de communication : c’est un acte de souveraineté narrative. Sans ce récit, le pays se désintègre lentement par défaut d’imagination.

Troisième intuition : préparer démographiquement, pas idéologiquement

Le débat français sur l’immigration est saturé d’idéologie et famélique en données. On parle valeurs, identité, civilisation — pendant que les chiffres concrets sont mal connus, mal présentés, mal débattus. Combien de personnes arrivent chaque année, d’où, dans quelles conditions, vers où, avec quelles trajectoires d’insertion mesurées sur dix ans ? La France pourrait — et devrait — produire un état démographique annuel public, lisible, partagé, qui permette à chaque citoyen de raisonner sur des faits plutôt que sur des fantasmes. La transparence statistique est la première condition d’un débat sain. Aujourd’hui, elle fait défaut. Demain, elle devra exister.

Quatrième intuition : préparer culturellement les deux moitiés du pays

Préparer les Français de souche à l’évolution démographique réelle, ce n’est pas leur dire « ça va bien se passer ». C’est leur dire la vérité : la transformation est là, elle est irréversible, et voici comment on va la réussir ensemble. Symétriquement, préparer les Français issus de l’immigration récente, ce n’est pas leur demander de prouver leur appartenance — c’est leur garantir publiquement qu’ils sont la France au même titre que les autres, et leur donner les outils pour le démontrer en actes. Ce double travail culturel est titanesque. Aucune administration française ne s’y est attelée sérieusement. C’est probablement la mission politique la plus importante de la prochaine décennie.

Cinquième intuition : une autre voie est possible — et indispensable

Je ne crois pas que le débat français se résoudra entre Macron et Le Pen. Je ne crois pas qu’il se résoudra entre droite et gauche classiques. Je ne crois pas qu’il se résoudra dans les termes de 2019, qui sont des termes hérités du XXe siècle plaqués sur des questions du XXIe. Une autre alternative gagnante est possible — j’utilise ces mots à dessein, parce qu’ils décrivent une nécessité historique avant de décrire un projet politique. Cette alternative s’inventera, peut-être pas demain, peut-être pas aux prochaines élections. Mais elle s’inventera, parce qu’elle correspond à une demande réelle, profonde, transversale, du pays. Et ceux qui auront commencé à en poser les fondations dès maintenant — à voix basse, sans s’en réclamer, en travaillant — seront ceux qui la porteront le moment venu.

La France a changé. Ça va très vite. Il faut s’adapter

Je termine en revenant à Villeurbanne, à Timothy, aux blessés, aux familles, à ces jeunes — Sofiane et les autres — qui ont fait le job samedi sans qu’on leur demande, et que la République officielle n’a pas su honorer.

Ce qu’il s’est passé à Villeurbanne n’est pas un fait divers. C’est un signe. Un signe qu’il faut savoir lire. Un signe qui dit : la France réelle est en avance sur la France politique. La France réelle a déjà compris qu’elle est plurielle, qu’elle est métissée, qu’elle est faite de tout cela et qu’elle marche quand même — et même mieux que la moyenne européenne, à bien des égards. La France politique, elle, refuse encore de l’admettre. Elle pleure une France perdue. Elle prophétise une France submergée. Elle se dispute sur des frontières mentales que la vie a déjà traversées dix fois.

Ce décalage entre la France réelle et la France politique ne tiendra pas éternellement. Soit la France politique se met à niveau, ce qui demandera un courage que je ne vois pas encore chez les responsables actuels — mais on peut espérer une nouvelle génération. Soit la France réelle finit par produire elle-même les outils politiques dont elle a besoin, en s’organisant en dehors des structures héritées. Soit, scénario noir, le décalage produit une rupture qui sera dure pour tout le monde.

Je préfère le premier scénario. Je travaille pour le deuxième en attendant. Je redoute le troisième. Mais je sais — et je l’écris noir sur blanc ce 2 septembre 2019 — que les dix prochaines années diront laquelle des trois trajectoires l’a emporté. Et que les choix que nous faisons aujourd’hui, dans la manière dont nous traitons un fait comme Villeurbanne, dans la manière dont nous nommons ou pas nos héros, dans la manière dont nous occultons ou pas nos victimes, dans la manière dont nous parlons à tous nos compatriotes plutôt qu’à une partie d’entre eux — ces choix-là pèseront infiniment plus que les déclarations de tribune.

Lisez bien. Timothy Bonnet, 19 ans, est mort samedi à Villeurbanne, en allant écouter de la musique avec ses amis. Des Français — d’autres Français, qu’on ne nommera pas dans les discours officiels, qu’on ne décorera pas, dont on ne parlera pas dans dix ans — ont empêché que beaucoup d’autres meurent à ses côtés. Et ces autres Français ressemblaient à ceux que la moitié du pays dénonce chaque jour. La République leur doit, à tous, à Timothy comme à Sofiane, un récit national à la hauteur. Pour l’instant, elle leur doit un silence. Ce silence est, à mes yeux, la pire infidélité que la France puisse commettre envers elle-même.

Il va falloir que ça change. Et tôt ou tard, ça changera. Reste à savoir comment. Et à quel prix.

Pour aller plus loin

Cette tribune a été initialement publiée en réaction immédiate aux événements du 31 août 2019. Elle est versée au corpus Coalition Nationale dans le cadre d’un travail d’archive en cours.

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