Le fait est là, brut. Dimanche, l’Alternative für Deutschland est arrivée nettement en tête en Saxe-Anhalt. France 24 a suivi l’événement en direct sous le titre « victoire électorale historique de l’extrême droite en Saxe-Anhalt ». Le Nouvel Obs a parlé de « séisme politique en Allemagne ». Les deux formules disent la même chose : depuis 1945, aucun scrutin régional allemand n’avait donné ce résultat. L’onde de choc a traversé la semaine française, comme si le débat allemand était devenu, par avance, notre propre débat.
Ce qui frappe, à relire ce qui s’est dit, c’est la dispersion des lectures. Dans Le Monde, la journaliste Aude Lorriaux a défendu l’idée que les hommes sont eux-mêmes souvent victimes de « la masculinité toxique et du virilisme qui progresse ces dernières années, tout comme l’extrême-droite, deux faces d’un même mal ». Les Jours ont publié une enquête établissant les connexions entre réseaux identitaires français et britanniques réunis, écrivent-ils, « autour de leur haine commune contre les exilés ». Mediapart a donné la parole à la mère de Federico Martín Aramburú, pour qui le meurtre du rugbyman est « la conséquence de dysfonctionnements profonds ». Slate a posé une question plus terre à terre et sans doute plus utile : pourquoi le Pas-de-Calais vote RN, mais pas le Nord voisin ? Deux départements limitrophes, une histoire industrielle comparable, des trajectoires électorales divergentes. Le vote ne se déduit ni d’une idéologie importée ni d’une humeur, il s’ancre dans des réalités locales que l’on a rarement le courage de regarder de près.
Aucune de ces analyses n’est illégitime. Prises ensemble, elles laissent pourtant une impression de commentaire tournant sur lui-même. On décrit un phénomène, on cartographie ses réseaux, on en cherche les racines culturelles, et l’on aboutit rarement à une proposition institutionnelle. Or la montée des votes de rupture, en Allemagne comme en France, se nourrit d’un carburant très concret : le sentiment répandu que les décisions qui engagent durablement un pays, ses engagements extérieurs, ses alignements, ses lignes rouges diplomatiques, se prennent ailleurs et sans les citoyens. Ce sentiment n’est pas une lubie. Il repose sur des faits vérifiables.
Premier fait : en France, l’engagement militaire extérieur relève d’une décision quasi discrétionnaire de l’exécutif. L’article 35 de la Constitution prévoit une information du Parlement dans les trois jours et une autorisation seulement au delà de quatre mois. Autrement dit, la nation peut être engagée militairement pendant un trimestre entier sans que ses représentants aient voté. Libye 2011, Mali 2013, Syrie : à chaque fois, un débat public substantiel préalable a manqué, et à chaque fois le bilan a été discuté après coup, quand il était trop tard pour peser. Le projet Vision France 2050 du think tank coalition-nationale.fr propose de codifier la doctrine française d’engagement militaire : vote parlementaire préalable au delà de 30 jours, sur la base d’un document public précisant l’objectif politique, les moyens, la durée prévue, les conditions de réévaluation tous les six mois et les conditions de sortie. Ce n’est pas une posture, c’est une procédure. Elle ne coûte rien, elle s’écrit dans le droit, et elle redonne au citoyen une prise réelle sur ce qui l’engage le plus.
Deuxième fait : la crédibilité d’un régime démocratique se juge à la constance de ses principes. Quand les mêmes conventions de Genève, le même Statut de Rome, les mêmes juridictions internationales sont invoquées avec vigueur dans un dossier et contournées dans un autre, l’argument démocratique perd sa force d’entraînement, et ceux qui dénoncent l’hypocrisie des institutions gagnent des électeurs sans avoir à argumenter. La réponse proposée est exigeante et symétrique : défendre le respect du droit international par tous les acteurs, sans exception, en soutenant les procédures de la Cour pénale internationale et de la Cour internationale de justice quel que soit le mis en cause, États-Unis, Russie, Chine, gouvernement israélien, Iran, États du Golfe, États africains, États européens, et la France elle même s’il le faut. Le critère unique n’est pas un luxe moral, c’est la condition pour qu’un discours démocratique reste audible chez soi comme ailleurs.
Troisième fait : une démocratie qui n’a plus d’initiative propre offre peu de raisons d’y croire. Depuis la réintégration dans le commandement intégré de l’OTAN en 2007, la voix française s’est largement fondue dans un alignement de fait. Le projet propose de restaurer une diplomatie française indépendante, avec expression différenciée publique sur les grands dossiers, capacité de médiation active et initiatives propres, du climat aux conflits ouverts. La France dispose de l’arme nucléaire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité et d’une lecture du monde qui lui est propre. Elle n’a pas à emprunter la sienne à quiconque. C’est aussi cela qui prive les discours de rupture de leur argument le plus efficace : l’idée que le pays ne décide plus rien.
Rien de tout cela ne règle à soi seul la question sociale et territoriale que Slate a mise en évidence entre le Nord et le Pas-de-Calais. Il faudra des réponses économiques, industrielles, éducatives, précises et chiffrées, département par département. Mais aucune de ces réponses ne portera si l’architecture démocratique reste hors de portée des citoyens. On ne fait pas reculer un vote de défiance en déplorant sa progression. On le fait reculer en rendant à la délibération ce qui lui a été retiré, en appliquant les mêmes règles à tous, et en redonnant au pays la capacité de proposer plutôt que de suivre. C’est un travail lent, écrit, procédural, sans effet d’annonce. C’est aussi le seul qui tienne dans la durée.
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