Tribune · 9 août 2026

Ormuz nous rappelle une évidence, la souveraineté ne se déclare pas, elle s’organise

Actualité

La semaine a été marquée par le maintien du blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran, assorti de conditions posées aux États-Unis, avec un effet immédiat sur les marchés de l’énergie et sur la stabilité régionale. Par ce point de passage transitent une part majeure du pétrole et du gaz mondiaux. Quand il se ferme, ce n’est pas une abstraction diplomatique, c’est le prix à la pompe, la facture des industriels et la vulnérabilité de nos chaînes d’approvisionnement qui bougent en quelques heures.

Ce qui frappe, c’est le contraste entre l’ampleur de l’événement et la place qu’il occupe dans notre débat public. Dans l’échantillon de couverture disponible cette semaine, les grands titres oscillaient entre le Tour de France Femmes remporté par Demi Vollering, les championnats d’Europe de natation, un typhon en Chine, la guerre en Ukraine et des nominations à Washington. Le blocage d’Ormuz, événement qui touche directement notre sécurité énergétique et le droit de la mer, n’a pas généré de position française forte, articulée, chiffrée. C’est précisément là que le bât blesse. Nous subissons l’agenda, nous ne le fixons pas.

Un détroit fermé pose en réalité trois questions simultanées, et la France dispose de trois réponses de fond. La première est juridique. La liberté de navigation dans un détroit international relève de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer signée à Montego Bay en 1982. Un blocage y contrevient. Mais la crédibilité de notre parole sur ce point dépend d’une condition, l’appliquer sans deux poids deux mesures.

C’est le cœur de la proposition du projet Vision France 2050 de défendre intransigeamment le respect du droit international par tous les acteurs, sans exception. Le droit de la mer, le droit international humanitaire, les conventions de Genève, le Statut de Rome forment un socle indivisible. La France ne peut invoquer la liberté de navigation à Ormuz que si elle applique le même critère partout, à l’Iran comme aux États-Unis, à la Russie comme à Israël, à elle-même le cas échéant. C’est cette cohérence qui transforme un communiqué de circonstance en position tenable. Un droit que l’on brandit contre les uns et que l’on suspend pour les autres ne pèse rien le jour où l’on en a besoin. À Ormuz, c’est le jour.

La deuxième question est financière. Le blocage montre que les matières premières se paient en dollars, à hauteur d’environ 90% des transactions mondiales sur le pétrole et les métaux. Cela signifie qu’une crise énergétique se double toujours d’une exposition monétaire, et que les sanctions extraterritoriales américaines peuvent atteindre nos entreprises même quand elles n’ont violé aucune règle française ou européenne. La dépendance n’est pas seulement en barils, elle est en circuits de paiement.

Là encore, le projet ne se contente pas d’un constat. Il propose une refondation française de la doctrine d’usage du dollar et des circuits financiers internationaux : incitations à facturer en euros les exportations stratégiques, diversification des devises pour les achats sensibles, promotion de l’euro numérique et sécurisation des flux face aux sanctions secondaires. Ce n’est pas une lubie idéologique, c’est une police d’assurance. Un pays qui importe son énergie et paie tout dans la monnaie d’un tiers additionne deux vulnérabilités. En réduire une, c’est déjà reprendre la main sur l’autre.

La troisième question est celle du cadre. Un détroit, comme un océan, un climat ou un cyberespace, appartient à cette catégorie des biens communs mondiaux dont personne n’est propriétaire mais dont tout le monde dépend. La tentation habituelle est de traiter chaque crise isolément, au coup par coup, dans l’urgence. C’est l’inverse d’une stratégie.

Le projet propose d’en faire un axe transversal assumé avec une diplomatie des biens communs mondiaux, articulant océans, climat, fiscalité internationale, santé et gouvernance numérique. Le droit de la mer y trouve sa place naturelle, à côté de la protection de nos zones économiques exclusives et des routes maritimes. La France, deuxième domaine maritime du monde, a un intérêt vital et une légitimité particulière à porter cette voix. Encore faut-il l’assumer comme une ligne directrice, pas comme un supplément d’âme quand l’actualité l’exige.

Ces trois réponses ont un point commun, elles sont opérationnelles. Elles reposent sur des instruments existants, la Cour Internationale de Justice, la Convention de Montego Bay, l’euro numérique, les accords commerciaux européens. Elles ne demandent pas d’attendre un grand soir géopolitique, elles demandent de la constance et de la méthode. C’est la différence entre subir les détroits fermés et savoir quoi faire quand ils le sont.

Ormuz passera, comme passent les crises. Mais la vulnérabilité qu’il révèle, elle, demeurera tant que nous n’aurons pas décidé d’y répondre autrement que par la surprise et le communiqué. La souveraineté ne se proclame pas dans les moments de tension, elle se construit dans les moments de calme, par des règles que l’on applique à tous, des paiements que l’on ne délègue plus entièrement et des biens communs que l’on protège comme un intérêt national. La France n’a pas vocation à commenter le monde depuis le rivage. Elle a les moyens d’en tenir une part des règles, à condition de choisir de le vouloir.

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