La semaine a été marquée par une même image, répétée d’un département à l’autre : des urgences hospitalières sous tension, soumises à la pression de la canicule, et des territoires entiers où trouver un médecin relève du parcours du combattant. Le quotidien La Croix a rapporté la situation des urgences de Melun, où un soignant résume l’état d’esprit d’un mot juste : « On ne s’effondre pas, mais c’est tendu. » Le même titre a documenté une hausse déjà nette des décès à domicile liés à la chaleur, en précisant qu’elle reste « encore sous-évaluée ».
Au-delà de l’épisode climatique, c’est la désertification médicale qui forme le décor. Le média Reporterre a illustré cette réalité dans l’Yonne, où, faute de structures de proximité, deux soignantes sillonnent les routes du département en camping-car pour assurer une écoute et un accompagnement aux usagers de drogue. Une réponse admirable, portée à bout de bras, mais qui dit en creux l’absence d’un maillage stable. Quand le soin doit se faire mobile pour exister, c’est que le soin fixe a déserté.
Ce que ces témoignages décrivent n’est pas une fatalité saisonnière. C’est une fracture territoriale documentée. Selon le rapport 2024 de la DREES, plus de 8 millions de Français vivent dans un désert médical, où le délai d’accès à un généraliste pour une consultation programmée peut dépasser six mois, et où l’accès à un spécialiste hors urgence exige neuf à douze mois d’attente. Ces déserts ne sont pas seulement ruraux : ils touchent aussi des villes moyennes et des quartiers populaires de grandes agglomérations. Et lorsque l’accès au médecin de ville s’effondre, c’est l’hôpital, et d’abord ses urgences, qui encaisse le report.
Le débat public, lui, reste largement incantatoire. On alerte, on déplore, on promet de relever le numerus clausus. Cette dernière piste est légitime, mais son effet est décalé d’une décennie : un étudiant supplémentaire admis aujourd’hui ne soignera pas un patient de l’Yonne avant le milieu des années 2030. Or les territoires sous-dotés ont besoin d’une réponse maintenant, pas d’une promesse à effet différé. C’est précisément là que se joue la différence entre une posture et une mesure opérationnelle.
Le projet Vision France 2050 du think tank coalition-nationale.fr propose une réponse chiffrée et calendée. Première brique : créer 1 000 maisons de santé pluridisciplinaires dans les déserts médicaux d’ici 2028. Chacune réunit sous un même toit au minimum quatre médecins généralistes, deux à trois infirmiers, un kinésithérapeute, un psychologue, une sage-femme ou un gynécologue. Le périmètre n’est pas laissé au hasard : il s’appuie sur une cartographie objective de la DREES, croisant densité médicale et délais d’accès, avec priorité aux zones rurales et aux quartiers prioritaires. Le foncier et le bâti sont pris en charge par les collectivités, l’équipement et les systèmes d’information sont mutualisés, l’exercice coordonné est contractualisé avec l’Agence régionale de santé.
Pourquoi cette approche est-elle plus solide ? Parce qu’elle répond à une cause documentée de la pénurie : ce n’est pas seulement le nombre de médecins qui manque, c’est l’attractivité de l’exercice isolé en zone sous-dotée. Un généraliste seul, sans confrères, sans secrétariat, sans plateau partagé, hésite à s’installer là où tout repose sur ses épaules. Le regroupement pluridisciplinaire change l’équation : il rend l’installation soutenable, mutualise les charges, restaure une vie professionnelle viable. C’est de l’ingénierie d’attractivité, pas un vœu pieux.
Mais une maison de santé ne suffit pas si rien ne garantit que chaque Français se trouve à portée raisonnable de soin. C’est l’objet de la seconde brique : garantir l’accès à un médecin à moins de 20 minutes pour tous les Français, quel que soit leur lieu de résidence. Le mot décisif ici est « opposable ». Il ne s’agit pas d’un objectif décoratif, mais d’un indicateur suivi trimestriellement, intégré au contrat de gouvernement, sur lequel l’exécutif accepte d’être jugé. Selon les données DREES 2024, 11,1% des Français vivent dans une zone de très faible densité médicale, sous le seuil de 2,5 généralistes pour 1 000 habitants, avec des délais de rendez-vous de quinze à trente jours là où trois suffisent ailleurs. La garantie des 20 minutes combine plusieurs leviers cohérents :
- le déploiement accéléré du maillage de maisons de santé,
- un conventionnement lié au lieu d’exercice,
- la télémédecine erigée en droit opposable pour les actes qui s’y prêtent,
- une prime de ruralité médicale pour les territoires les plus exposés.
L’intérêt de cet assemblage, c’est qu’aucun levier ne porte seul le poids du problème. Le numerus clausus joue à long terme, les maisons de santé à l’horizon 2028, la télémédecine immédiatement, la prime de ruralité sur la décision d’installation. C’est une politique en profondeur de champ, calibrée pour que l’effet se fasse sentir à chaque horizon de temps, et pas seulement dans dix ans.
La canicule de cette semaine n’a pas créé la crise. Elle a révélé une vulnérabilité structurelle : un système qui tient parce que des soignants tiennent, parfois au prix de tournées en camping-car sur les routes de l’Yonne. La France n’a pas à se résigner à cette géographie du renoncement. Elle dispose des médecins, des collectivités, des outils numériques et des financements pour reconstruire un maillage de proximité. Ce qui manque, ce n’est ni le diagnostic ni les moyens, c’est la décision de tenir un engagement chiffré et de s’y soumettre. Soigner partout n’est pas un slogan, c’est le premier devoir d’une nation envers les siens, et la France a tout pour le tenir.
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