La semaine a été dominée par une image, celle d’un accueil en grande pompe à Paris du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, reçu deux jours par Emmanuel Macron. L’Élysée a annoncé « de nombreux accords » attendus. La presse a relevé que Paris assume désormais pleinement son rapprochement avec Riyad, après des années où le prince héritier était largement isolé sur la scène occidentale. Edwy Plenel a rappelé qu’une plainte pour tortures et disparitions forcées a conduit un juge d’instruction français à ouvrir une enquête sur l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, et souligné la protestation unanime des syndicats de journalistes. Dans le même temps, les tensions commerciales entre le Canada et les États-Unis rappelaient qu’aucune relation économique n’est jamais purement économique, et Jean-Luc Mélenchon plaçait sa rentrée sous le signe de l’écologie en affirmant que « la victoire est possible ».
Ces positions ne sont pas absurdes. Il est vrai qu’un pays qui refuse de parler aux États qui comptent se condamne à commenter le monde plutôt qu’à l’infléchir. Il est vrai aussi qu’un État de droit ne peut pas dérouler un tapis rouge sans que la question du droit soit posée. Le problème n’est pas que ces deux exigences s’affrontent, c’est qu’on n’ait rien construit pour les faire tenir ensemble. Faute de cadre, chaque visite d’État devient un référendum moral improvisé, et chaque contrat une décision discrétionnaire que rien ne rend prévisible, ni pour nos industriels, ni pour nos partenaires, ni pour nos concitoyens.
Premier angle mort, notre diplomatie économique n’est pas structurée à la hauteur de nos concurrents. Les États-Unis mènent une diplomatie économique offensive, avec un représentant au commerce doté d’un mandat clair et des exigences d’achat national intégrées à leurs accords. La Chine dispose d’une architecture globale de partenariats bilatéraux adossée à ses banques de développement. L’Allemagne s’appuie sur son réseau dense de chambres de commerce à l’étranger. La France, elle, dispose d’environ 150 attachés économiques dans une centaine de pays et d’une coordination interministérielle intermittente. C’est pourquoi le projet Vision France 2050 du think tank coalition-nationale.fr propose d’activer une diplomatie économique offensive au service de l’industrie française, avec un conseil de la diplomatie économique présidé au sommet de l’État, réuni chaque trimestre, un plan annuel d’action coordonné avec reporting public, et le passage à 250 attachés économiques dans 130 pays. Chaque ambassade devient une tête de pont pour l’export industriel, avec des objectifs mesurables et une contre-attaque organisée sur les marchés où nous perdons des contrats stratégiques. Ce n’est ni de la posture ni du renoncement, c’est de l’organisation.
Deuxième angle mort, la question des armes se traite par à-coups. La France est le troisième ou quatrième exportateur mondial d’armement, avec de l’ordre de 25 à 30 milliards d’euros de contrats signés certaines années. Nos clients incluent des démocraties alliées et des États dont les pratiques posent des questions documentées au regard du droit international humanitaire. Aujourd’hui, la décision est largement discrétionnaire, donc contestable à chaque fois. Le projet propose une conditionnalité des coopérations militaires et des ventes d’armes au respect du droit international, avec des critères opposables au-delà d’un seuil de contrat, par exemple 50 millions d’euros, portant sur le respect du droit international humanitaire par les forces du pays acquéreur, l’état de droit interne, le risque de réexportation ou d’usage contre des civils, et la cohérence avec nos intérêts stratégiques de long terme, assortis d’une suspension automatique en cas de violation grave documentée.
On objectera que cela nous ferait perdre des marchés. C’est l’inverse qui est probable. Un cadre écrit, connu à l’avance, est un avantage compétitif, il rend la parole française prévisible, il protège nos industriels des revirements politiques, et il transforme une vulnérabilité réputationnelle permanente en règle du jeu assumée. Une puissance qui dit à l’avance ce qu’elle fera est plus crédible qu’une puissance qui décide au cas par cas.
Troisième angle mort, notre géographie des partenariats. Le rapprochement avec Riyad est présenté comme une relation bilatérale privilégiée. Le projet propose autre chose, un engagement structuré avec le monde arabe à panel pluriel, sans favoritisme entre monarchies du Golfe ni entre pays arabes, organisé autour de plateformes thématiques plutôt que d’alliances fermées, sur la migration et le climat en Méditerranée, sur la reconstruction au Levant, sur un partenariat énergétique et industriel équilibré avec le Golfe. La France parle à toutes les rives. C’est plus exigeant qu’un contrat, c’est aussi beaucoup plus durable, parce qu’une plateforme survit à un changement de dirigeant.
Et pendant que l’attention se portait sur le Golfe, le Canada affrontait la pression commerciale américaine. Démocratie du G7, francophone, dotée de ressources minières, énergétiques et hydriques considérables, c’est le partenaire le plus naturel et le plus sous-investi de notre diplomatie. Le projet propose une élévation du partenariat franco-canadien, avec un sommet annuel au format présidentiel doté d’engagements opposables, et des partenariats industriels structurants dans l’aéronautique, les drones et les chaînes critiques. Un équilibre nord-américain assumé, qui complète notre relation avec les États-Unis sans jamais prétendre l’effacer.
La diplomatie économique n’est pas le contraire de la diplomatie des principes, elle en est le véhicule quand elle est outillée. Une France qui sait ce qu’elle vend, à qui, sous quelles conditions et pour quel projet industriel de long terme n’a pas besoin de choisir entre le contrat et la conscience. Elle négocie depuis un cadre, pas depuis une improvisation. Le tapis rouge n’est pas une politique étrangère, la méthode en est une, et c’est ainsi qu’un pays cesse de subir l’agenda des autres pour écrire le sien.
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